Sortir de soi

En quoi une expérience mystique intéresse-t-elle les neurosciences ?

photo pierre guité, Sortir de soi par sylvie Gendreau, Votre laboratoire créatif

photo pierre guité, Sortir de soi par sylvie Gendreau, Votre laboratoire créatif

Depuis des millénaires, les mystiques de différentes allégeances s'exercent pour altérer la conscience qu'ils ont d'eux-mêmes (l'ego) pour tenter d'anéantir les barrières du moi et atteindre un état de paix et de sérénité. Ce faisant, les pratiquants ont souvent l'impression de sortir de soi. D'être à la fois ici et ailleurs. L'impression d'être double. De fait, la racine étymologique du mot extase se rapporte aux termes ecstasis, ou extasie qui signifient le « fait d'être hors de soi ».

Dans le domaine des neurosciences, ce phénomène recoupe au moins trois différentes réalités qui ont donné lieu à de multiples expériences :

L'autoscopie : l'impression que l'on observe son corps d'un autre endroit, de l'extérieur.

L'héautoscopie : l'impression que l'on voit un double de soi-même tout en étant dans l'impossibilité de se localiser soi-même.

Les expériences hors corps : l'impression de flotter en dehors de son corps.

Ces expériences sont vécues par des individus souffrant d'épilepsie ou qui ont été victimes d'accidents graves et qui ont frôlé la mort. Mais elles peuvent aussi être induites en intervenant directement sur le cerveau.

Dessin Pierre Guité, Sortir de soi par Sylvie Gendreau, Votre laboratoire créatif

Dessin Pierre Guité, Sortir de soi par Sylvie Gendreau, Votre laboratoire créatif

Un neurologue, Shahar Arzy et un professeur de langue hébraïque, Moshe Idel, ont étudié le cas de Abraham Abulafia, un mystique du 13e Siècle. Abulafia a mis au point un processus qui permet d'intervenir directement sur le cerveau en pratiquant des exercices de concentration intense. L'approche consiste à chanter de manière répétitive des lettres en hébreu tout en se concentrant sur sa respiration et sur la position de sa tête. Cet exercice a pour résultat de déclencher un phénomène autoscopique : le pratiquant a l'impression d'être double.

Cette approche est loin d'être unique. Les processus neuro-cognitifs à l'oeuvre se produisent de manière analogue dans d'autres traditions mystiques. Selon les chercheurs, ces exercices de concentration modifieraient les mécanismes qui sont responsables dans le cerveau de construire notre identité. Ces mécanismes jouent un rôle intégrateur en reliant à la fois nos sensations tactiles et visuelles et la proprioception en une seule image cohérente, c'est-à-dire, la vision que nous avons de notre corps en trois dimensions. 

La pratique d'exercices de concentration, pour la plupart simples et accessibles, permettent de calmer l'esprit et de combattre l'anxiété et la dépression.

Quelques astuces pour mieux se concentrer :

La concentration consiste à mobiliser ses facultés mentales et physiques sur un sujet ou sur une action. Notre cerveau, sollicité par de multiples informations, ne peut en traiter qu'une seule à la fois de façon optimale. Il s'agit donc de s'entraîner pour mobiliser notre attention. 

1. Se détendre est la première condition. S'allonger sur le dos (ou s'asseoir si vous ne pouvez vous allonger) dans un endroit calme. Assurez-vous que votre dos est droit. Fermez les yeux.

2. Inspirez et expirez longuement en restant attentif à votre souffle, contractez et détendez lentement les muscles de chaque partie de votre corps en commençant par la jambe gauche (orteils, pieds, mollets, cuisses), puis la jambe droite, le fessier, le bras droit, le bras gauche, le cou, l'abdomen...

3. Gardez les yeux fermés, continuez à respirer profondément, fixez un point au milieu du front en comptant de 10 à zéro.

4. Visualisez ensuite les étapes clés à franchir pour la tâche que vous avez à accomplir. Par exemple, avant un entretien important ou un examen, imaginez la scène. Commencez par une micro action détaillée, puis une autre et une autre. Visualisez ensuite l'ensemble de l'entretien et le résultat souhaité.

Le chercheur Robert Nideffer,  psychologue du sport, a observé que l'attention de l'athlète se caractérise par deux dimensions : l'étendue (large ou étroite) si elle est focalisée sur une seule ou plusieurs informations ; la direction (interne ou externe) si elle est centrée sur les pensées et sensations ou sur un événement ou un objet extérieur.

Voici les exemples qu'il donne : 
1) Étroit-interne : je répète mentalement une micro situation précise et unique (en sport par exemple, un penalty). 2) Étroit-large : je visualise une série d'actions en mouvement (par exemple, des passes). 3) Externe-étroit : je visualise une action spécifique (par exemple, un but). 4) Externe-large : je visualise tout le terrain. 

Focalisez votre attention pendant une minute sur un objet neutre, scrutez les détails, les contours, les couleurs, les textures, ne pensez pas à autre chose. 

Puis, regardez un seul objet sans vous y attarder. Fixez-le pendant 20 secondes, puis examinez ce qui l'environne, la table sur lequel il est posé, la fenêtre, etc. Cette gymnastique est efficace pour tout travail créatif. Vous disposez ainsi votre esprit à aller au-delà d'un point précis et à fureter dans des recoins inattendus qui stimuleront votre imagination. 


Références :

Ananthaswamy, Anil. Messing with our Minds. New Scientist, 8 august 2015.

Draaisma, Douwe. In a blink of an I. Nature, 6 August 2015.

NIDEFFER Robert, Getting Into The Optimal Performance State