Les vertiges

de la liberté avec Jad Abumrad de Radiolab

La préparation du premier cours de Ma vie, telle que je l'imagine me plonge dans un voyage introspectif que je ne soupçonnais pas. Je roulais sur l'autoroute, suivant mon plan d'action quand tout à coup en quête de réponses à mes questions, je croise des mots et des idées qui m'interpellent. Et me voilà (c'est tout moi !) à emprunter des chemins de traverse.... je roule moins vite, mais les découvertes sur le chemin sont passionnantes.

Je lisais un article du fondateur de Radiolab, une émission radiophonique américaine créée en 2002 par Jad Abumrad qu'il coanime avec le journaliste Robert Krulwich sur WNYC. Cette émission originale et inventive a un succès retentissant, depuis une quinzaine d'années, sur la station de radio publique new-yorkaise. L'équipe de Radiolab a réinventé la façon de raconter des histoires à la radio.

Photo©Pierre Guité, L'angoisse des vertiges du possible avec jam ambumrad par Sylvie gendreau dans votre laboratoire créatif

Photo©Pierre Guité, L'angoisse des vertiges du possible avec jam ambumrad par Sylvie gendreau dans votre laboratoire créatif

En 2012, Jad Abumrad a reçu le prestigieux prix de la Fondation américaine MacArthur, soulignant l'apport exceptionnel de créateurs libres et originaux, entièrement dédiés à leur art. Ce prix consacrait officiellement—d'une certaine manière—un projet expérimental. L'équipe avait gagné son pari de créer un son différent.

De plus en plus de personnes demandaient au fondateur de raconter l'histoire de Radiolab. D'où leur étaient venues les idées géniales qui font de cette émission, une émission si différente des autres ? Jad Abumrad n'avait jamais vraiment réfléchi à ces questions. Et quand il y répondait, il sentait bien que ses réponses étaient insatisfaisantes. « Qu'y a-t-il pour moi ? » entendait-il dans le non-dit. Derrière ces questions se cachaient le souhait de tirer des leçons de l'expérience de Radiolab.

Quels sont les secrets de fabrication d'une émission radiophonique contemporaine ? Comment émergent les idées créatives ? Comment oser changer les formules auxquelles les auditeurs sont habituées ? Jad Abumrad a donc écrit un manifeste (pdf ci-joint) publié sur le site de transom.org dans lequel il retrace, voire dissèque, l'histoire de Radiolab.

J'ai bien aimé ses réponses. Il explique qu'au début, il ne savait pas trop ce qu'il faisait. L'émission s'est dessinée au fur et à mesure, parfois en esquissant un concept, parfois en suivant le hasard. On ne peut jamais tout prévoir, il faut accueillir l'inconnu. C'est souvent à ce moment que les meilleures idées adviennent. D'ailleurs, c'est par hasard que le ton original de l'émission a été trouvé. Jad avait interviewé un scientifique sur la mémoire qui disait des choses intéressantes, mais sur un ton tellement ennuyeux qu'il ne pouvait rien en faire. Le co-animateur de l'émission, le journaliste Robert Krulwich, préparait un reportage sur les sciences naturelles où il mettait en scène un lapin... Ils ont décidé de mêler les deux histoires, cela a donné des couches de sons qui s'entrecoupaient. En écoutant le résultat sur les ondes, Jad s'est aperçu que c'était vraiment intéressant toutes ces couches qui se superposaient. Ils venaient de trouver une sonorité originale qui est devenue depuis la signature, reconnaissable entre toutes, de Radiolab.

En réfléchissant au début du projet, il s'est rappelé les propos du biologiste Robert Sapolsky
« Quand les tigres chassaient nos ancêtres dans la Savane, pour leur échapper, leur corps et leurs sens, en période de grand danger, oubliaient leurs besoins biologiques pour se concentrer uniquement sur l'essentiel. C'était une question de vie ou de mort. »

« Lorsqu'on développe un projet comme Radiolab, où on essaie des choses sans savoir ce que cela donnera, nous sommes effrayés. On se demande si on survivra à cela. », explique Jad Abumrad. 

Il se souvient des questions qu'il s'est posées lorsqu'il a appris qu'il serait l'animateur de l'émission. Quel genre d'animateur devait-il être ? Devait-il imiter le style de ceux qu'il admire ? Était-il un journaliste ? Devait-il adopter un style formel ? Un style plus personnel ? À quel moment un style personnel devenait-il trop personnel ? Quel était son genre d'histoires ? Quel était son genre de musiques ? En d'autres mots : Qui était-il ? 

Je me suis retrouvée dans les propos de Jad à plusieurs égards. D'une part, ce lien avec la théorie de l'évolution, il est intéressant de penser à notre espèce en réfléchissant à ce qui a contribué à faire de nous ce que nous sommes, mais aussi des transformations possibles. À ce sujet, il parle des ailes qu'ouvrent les possibilités adjacentes expliquées dans la théorie de Stuart A. Kauffman

Notre qualité de concentration dépend de notre capacité de faire abstraction de tout le reste pour accorder pleinement notre attention à la tâche que nous sommes en train d'accomplir. En création, cela est particulièrement vrai. Il faut être extrêmement attentif pour suivre le fil de l'inspiration. Depuis Internet et les réseaux sociaux, l'enjeu devient de plus en plus important. Avec Twitter, Facebook, Linkedin, Instagram, les courriels... les petits bips annonçant la nouveauté nous perturbent et nous rendent 'accros'.

Photo©Pierre Guité, L'angoisse des vertiges du possible avec jam ambumrad par Sylvie gendreau dans votre laboratoire créatif

Photo©Pierre Guité, L'angoisse des vertiges du possible avec jam ambumrad par Sylvie gendreau dans votre laboratoire créatif

Jad Abumrad rappelle l'idée philosophique exprimée par Keirkegaard : La vie est comme une montagne qu'on escalade. Une fois au sommet, on regarde en bas avec un petit vertige. On sait qu'on doit sauter, mais on ne sait pas quel chemin emprunter ? Avant de faire un choix, on envisage tout ce que l'on peut devenir. On sait que chaque chemin viendra avec ses limitations et ses contraintes. C'est l'angoisse provoquée par les vertiges de la liberté face à toutes les possibilités qui s'offrent à nous. Et Jad ajoute : « Si on est libre, on sera forcément effrayé de temps à autre. »

C'est cette relation entre le fini (les sens, le corps, la connaissance) et l'Infini (le paradoxe et la capacité à croire) qui crée une synthèse, selon le philosophe précurseur de l'existentialisme Kierkegaard. Cette tension, consciente de son existence, est l'individu.


LES LEÇONS APPRISES DE JAD ABUMRAD

Attirer l'attention sur les éléments importants
Les personnes n'aiment pas qu'on leur dise ce qu'elles doivent ressentir, mais elles apprécient qu'on attire leur attention sur ce qui est important. Le fondateur de Radiolab raconte qu'au début il se sentait à l'intérieur de l'histoire de Radiolab : dans sa vie de tous les jours, de petites flèches pointaient vers des éléments auxquels il devait accorder une attention particulière. Ces éléments ont souvent été constitutifs des concepts de l'émission. Ce même symbole est repris souvent pendant l'émission. En tant qu'auditeurs, notre attention est captée par des chemins sonores fléchés. 

Sa façon de présenter cela comme de petites flèches scintillantes qui montrent le chemin m'a rappelé la façon dont se manifestent les signes quand nous sommes habités par un projet. C'est le même phénomène qui se produit lorsque nous écrivons un livre ou une histoire : des petites flèches clignotent, dans notre vie quotidienne, pour nous montrer des éléments que nous pourrions incorporer à l'histoire. Tout écrivain vous le dira, c'est le moment de sortir son carnet au plus vite, et de tout noter.

Innover est un processus inductif
Lorsqu'on veut créer quelque chose de nouveau, on ne peut le planifier entièrement, c'est quelque chose que l'on reconnaît après l'avoir fait. On ne sait jamais ce qui marchera. Il faut plutôt être attentif et reconnaître ce qui marche. Le processus n'est pas déductif, mais inductif. L'idée forte se dégage après les expériences. Soyez à l'aise avec l'idée et observez ce qui se passe. L'équipe de Radiolab s'accorde toujours ce 'temps de reconnaissance' dans son processus de réflexion et d'analyse.

Chez Radiolab, on décide de faire une expérience sans trop y réfléchir avant. « On la fait tout simplement » confie Jad Abumrad. « Puis rapidement, on analyse ce qui a fonctionné et ce qui n'a pas fonctionné. Le plus souvent cela ne fonctionne pas, il faut se demander vers où aller ensuite. »

Ne pas se laisser abattre par les critiques négatives.
Lorsqu'on innove, on crée un nouveau besoin, une nouvelle habitude. C'est humain de ne pas aimer le changement. Une part de nous n'aime pas la nouveauté. Si on aime une émission, par exemple, on a très peu envie que la formule change. Dans son manifeste sur la création de Radiolab, Jad Abumrad présente un extrait des messages d'auditeurs mécontents, c'est virulent ! Lorsqu'on écoute ces messages, on ne peut se douter du succès énorme que connaîtra l'émission ensuite. Pourtant... le directeur des programmes leur avait dit après avoir écouté ces messages : « Vous avez gagné ». Des critiques négatives sont souvent le signe qu'on touche quelque chose qui marchera. Cela peut sembler contre-intuitif, mais les innovateurs et les artistes le savent... c'est le prix à payer. Une autre illustration de cette affirmation, c'est Steve Jobs qui ne faisait jamais d'études de marché avant la conception des produits Apple.

Rassurez-vous : Vous pouvez toujours tout reprogrammer.
Dans les moments tumultueux, Jad Abumrad se répète les propos du psychiatre américain, Milton Erickson : On peut toujours tout recadrer ou reprogrammer. Vous pouvez prendre le pire sentiment au monde et le reprogrammer pour qu'il devienne la solution à votre problème.


Pour aller plus loin :

http://www.radiolab.org/
http://erickson-foundation.org/
https://edge.org/conversation/the-adjacent-possible
Pour écouter un podcast d'une émission, cliquez ce lien.

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