GRIFFONNER 🔻 Quels bienfaits pour la création, les émotions et la santé ?
Un stylo. Un bout de papier. Aucune intention de réussir. La main avance, l'esprit se pose. Le doodling est en vogue.
GRIFFONNER 🔻 Quels bienfaits pour la création, les émotions et la santé ? par Sylvie Gendreau. Illustration : Pierre Guité et Midjourney.
Comment le griffonage a apaisé Fanny ?
Fanny Johnstone a décidé de dessiner. Pourtant, elle fait partie de ceux pour qui l’idée de prendre un crayon dans l’intention de dessiner ne serait-ce qu’un petit graffiti rebutait. Si elle a franchi le pas, c’est pour tenter de réduire sa dépendance aux écrans.
Elle a donc décidé de dessiner un croquis par jour. Elle a acheté un petit carnet qu’elle trimbale avec elle, et un autre, plus grand, pour sa table de chevet et la cuisine.
Fanny, comme la grande majorité d’entre nous, était effrayée à l’idée que l’on puisse voir ses traits de crayon, mais puisque personne ne verrait ses dessins, pourquoi ne pas se lancer.
Les débuts ont été difficiles. Elle a commencé à dessiner des animaux de la ferme, puis son chien, ou encore son chat, poursuivant une souris. Chaque croquis était accompagné de la date et de petites notes. Puisqu’elle avait toujours un carnet à portée de main, à la longue, les pages se sont noircies.
Au fil du temps, les gens sont devenus ses sujets de prédilection. Sa fille, Elisabeth, des inconnus dans les aéroports, les cafés, ou le métro. Un défi s’est vite posé : terminer le croquis avant que le sujet ne bouge.
Cette nouvelle habitude a rapidement apporté de nombreux bienfaits. Moins de temps à parcourir les nouvelles. Ralentir. Porter attention au moment présent. Le simple fait de dessiner l’apaise. Cette activité exerce sa patience et la rend plus heureuse.
Ce que le griffonnage apaise
Le but de l’exercice n’est pas d’exécuter le dessin parfait. Griffonner est amplement suffisant. Comme l'explique Diane Culhane dans son livre If You Can Doodle, You Can Paint, il s'agit d'un processus intuitif, organique et automatique de création. Il ne faut surtout pas se censurer. Laisser aller sa main est en soi une forme de liberté.
S’ancrer dans le présent
Le griffonnage est une forme de méditation active. Lorsque la main trace des lignes sur le papier, l'esprit se concentre sur le geste. Cette focalisation est l'un des principes fondamentaux de la pleine conscience, reconnue pour ses effets bénéfiques sur la réduction du stress.
L'exercice de la ligne continue illustre parfaitement ce principe. En dessinant sans lever le stylo, de gauche à droite puis de droite à gauche, le dessinateur entre dans un état de flow méditatif où les pensées anxiogènes s'estompent naturellement.
Libérer ses émotions de manière non verbale
Le doodling offre un canal d'expression émotionnelle qui contourne les barrières du langage. Les émotions difficiles à verbaliser trouvent une voie de sortie à travers les formes, les lignes et les motifs créés spontanément.
Les cercles répétitifs, par exemple, expriment un besoin de protection, tandis que les lignes angulaires libèrent les tensions et les frustrations. L’intensité des traits a aussi son importance : des lignes douces pour la tendresse, des traits appuyés pour la détermination ou la colère.
La répétition telle une berceuse
La répétition de motifs simples crée un rythme visuel qui a un effet calmant similaire à celui d'une berceuse ou d'un mantra. Cette rythmicité induit un état de relaxation profonde.
La répétition et la combinaison de formes géométriques simples créent une cadence apaisante qui ralentit naturellement le rythme cardiaque et la respiration.
Inutile d’être performant
Contrairement à d'autres activités créatives, le doodling n'a pas d'objectif de résultat. Cette absence de pression de performance libère l'esprit du stress lié aux attentes et au jugement.
En griffonnant, sans regarder le papier, on abandonne tout contrôle sur le résultat, créant ainsi un espace de liberté totale.
Bref, la pratique régulière du doodling améliore la concentration, réduit l’anxiété, régule les émotions et diminue la rumination mentale.
Quoi dessiner ?
Il semblerait que certains motifs produisent des effets qui leur sont propres. Les motifs naturels tels que les feuilles, les fleurs ou les nuages ont un effet calmant sur le système nerveux. Démarrer un dessin par un point central, et développer à partir de ce point un motif circulaire concentrique favorise une attitude méditative. Les vagues, les spirales et les gouttes d'eau évoquent la fluidité et le lâcher-prise. Tandis que dessiner des textures composées de points et de rayures multiples apaise grâce à leur composition structurée.
Le matériel et la technique
Inutile de se procurer un matériel coûteux. Des post-it, de petits carnets, un stylo à bille, ou tout simplement du papier suffisent. Le but n’est pas de créer du beau, mais de laisser la main griffonner librement. La régularité est importante, quelques minutes par jour suffisent.
Une brève histoire de griffonnage
Au Moyen Âge
Les copistes, souvent lassés par la copie monotone de textes sacrés, s’accordaient une pause en remplissant les marges. On trouve ainsi des créatures fantaisistes, des moines ou des chevaliers croqués dans des situations cocasses, parfois en décalage avec le texte. Ces gribouillis pouvaient prendre la forme de visages stylisés, d’animaux esquissés ou de motifs géométriques dessinés dans les marges, ou en fin de volume.
Au XXe siècle
Un tournant décisif pour le doodling se produisit au XXe siècle, avec les avant-gardes artistiques et la psychanalyse. Dans les années 1920, le mouvement surréaliste, sous l’influence des idées de Freud sur l’inconscient, réhabilite le gribouillage.
Les surréalistes pratiquent le dessin automatique, qui consiste à laisser la main tracer librement les images du subconscient. Des artistes européens comme André Masson, Salvador Dalí ou Joan Miró s’adonnent à ces expériences graphiques. Dalí, par exemple, griffonne des formes en état semi-hypnagogique, Miró intègre des lignes enfantines et spontanées dans ses tableaux. Breton et ses acolytes voient dans le gribouillage un moyen de libérer l’expression de toute contrainte académique. En s'inspirant des découvertes de la psychanalyse sur l'inconscient, les surréalistes ont réhabilité le tracé spontané, redonnant ainsi au gribouillage toute sa portée esthétique et expressive.
Autrement dit, ce qui était relégué au rang de gribouillis sans intérêt devient un geste artistique reconnu comme tel. Parallèlement, les psychologues commencent à s’intéresser aux doodles comme révélateurs de la personnalité ou comme aide à la concentration. On découvre, par exemple, que gribouiller pendant une tâche monotone peut améliorer l’attention et la mémorisation, ce qui contredit l’idée que le doodling est forcément une distraction.
Dans le sillage du surréalisme, de nombreux courants artistiques modernes vont intégrer et valoriser l’esthétique du gribouillage. Le mouvement Art Brut, lancé par le peintre français Jean Dubuffet vers 1945, s’enthousiasme pour les dessins d’enfants, les graffiti spontanés et les œuvres de malades mentaux.
Dubuffet lui-même réalise des toiles à l’allure de grands gribouillis colorés, assumant une spontanéité rebelle face à la culture académique. De même, l’expressionnisme abstrait et le lettrisme explorent le geste automatique : on peut penser aux toiles griffonnées de Cy Twombly, peintre américain installé en Italie, célèbres pour leurs couleurs et leurs traits désinhibés.
En Europe, dans la seconde moitié du XXe siècle, des artistes comme Henri Michaux, le peintre-poète belge, expérimentent des dessins tachistes proches du gribouillis sous mescaline, cherchant à exprimer l’indicible.
Le peintre catalan Joan Miró explique, quant à lui, qu’il tentait de retomber en enfance. Ses œuvres tardives faites de lignes simples et de figures ludiques célèbrent le dessin spontané et ressemblent à des doodles.
Même des maîtres établis comme Pablo Picasso s’amusaient à griffoner : Picasso improvisait des dessins d’un seul geste (profil de visage, colombe, etc.) sur des napperons de café ou au verso de menus, faisant la démonstration qu’en quelques coups de crayon désinvoltes on pouvait capturer une idée.
Cette période voit aussi la bande dessinée et le dessin d’humour gagner leurs lettres de noblesse, ce qui ôte le stigmate au dessin simplifié ou impulsif. La frontière entre le gribouillage anodin et l’art savant s’estompe de plus en plus.
Le doodling nous rappelle que les solutions les plus efficaces sont souvent les plus simples. Dans un monde qui valorise la productivité et la performance, cette pratique nous invite à retrouver le plaisir du geste gratuit, de la création sans but, du moment présent pleinement vécu.
En transformant nos pauses en opportunités créatives, le doodling devient bien plus qu'un simple passe-temps : c'est un art de vivre, une méditation active qui apaise l'esprit tout en développant notre créativité.
Alors, la prochaine fois que vous sentirez le stress monter, rappelez-vous qu'un simple stylo et un bout de papier peuvent devenir vos meilleurs alliés pour retrouver calme et sérénité.
Références
Fanny Johnstone. The one change that worked - I started sketching – and stopped doomscrolling. The Guardian. May 2025.
Diane Culhane. If you can doodle you can paint. Quarto Publishing, 2017.
Un stylo. Un bout de papier. Aucune intention de réussir. La main avance, l'esprit se pose. Le doodling a le vent dans les voiles.