Le vide comme matière première 🔘 L'art de soustraire pour créer

À Beppu, un collectif japonais creuse une maison pour en faire une caverne.

À Philadelphie, vingt-cinq espaces d'artistes effacent les cloisons qui les déparent pour devenir un festival. Dans les deux cas, le geste est le même : soustraire pour révéler.

Grille de dix portes identiques traitées en sérigraphie pop façon Warhol, chaque encadrement décliné dans une couleur différente, image de la création collective comme variation sur un même geste.

Illustration : Pierre Guité et Mid Journey.ai

Dans les ruelles brumeuses de Kannawa, à Beppu — ville japonaise où la terre crache ses vapeurs depuis des millénaires — une maison ordinaire a disparu de l'intérieur. De l'extérieur, la façade tient encore, comme si rien ne s'était passé. Mais en franchir le seuil, c'est tomber dans une caverne : des parois qui évoquent la pierre volcanique érodée par des siècles de pression souterraine, des ouvertures irrégulières d'où filtrent des fragments du paysage urbain, des mains courantes métalliques pour guider les pas dans un vide étrange. Cette maison n'a pas été détruite. Elle a été dépouillée. Quelque chose était caché à l'intérieur, quelque chose d'antérieur à la maison elle-même. Trois artistes ont eu la patience, ou l'audace, de révéler cette chose plus ancienne qu’on ne sait nommer.

Le collectif japonais 目 (prononcer « mé », ce mot signifie « œil » en japonais) n'a pas construit la caverne, il a soustrait la maison qui la recouvrait.

L'œil explorateur

Haruka Kojin, Kenji Minamigawa et Hirofumi Masui travaillent ensemble avec une seule obsession : créer des œuvres qui invitent à percevoir le monde autrement. Leur première installation marquante, Space (2020), avait inséré un cube immaculé — blanc, silencieux, impeccable — à l'intérieur d'un snack-bar japonais ordinaire, créant une collision entre deux temporalités, deux esthétiques, deux façons d'habiter l'espace. Space II inverse la logique : au lieu de superposer, ils enlèvent.

Retirer les cloisons, les plafonds, les planchers. Laisser remonter le temps géologique. Beppu — et ses quartiers comme Kannawa — est une ville née d'éruptions volcaniques successives. Elle était jadis appelée jigoku, « enfer », avant d'être lentement réinterprétée comme un lieu de guérison grâce à ses sources thermales. 目 rejoue la même bascule sémantique dans les murs d'une maison : ce qui semblait menaçant — l'abîme, le vide, la profondeur — devient ce qui régénère le regard. Le vide n'est pas une absence. C’est une présence ancienne.

À travers la caverne, l’installation rend à Beppu sa mémoire géologique. L'œuvre imagine, comme le racontent les artistes, « un moment où la terre était encore en formation active, avant d'être figée par l'infrastructure urbaine ». Creuser la maison, c'était défiger le temps.

Le nom propre comme mur

À 11 000 kilomètres de là, à Philadelphie, vingt-cinq collectifs d'artistes font la même chose — à l'échelle d'une ville entière, et avec un matériau différent. Ils ne creusent pas des planchers. Ils soustraient des noms propres.

Collective Futures est un festival de six semaines, prévu d'octobre à novembre 2026, qui ne met en avant aucune œuvre individuelle, aucune star, aucun artiste solo sous les projecteurs. Ce qu'il célèbre, c'est l'infrastructure invisible qui a toujours existé sous la surface brillante du monde de l'art contemporain : les espaces autogérés, les galeries DIY, les associations communautaires de Kensington à West Philadelphia, de North Chinatown à Fishtown. Plus de trente lieux indépendants participent — non pas comme des exposants réunis sous une même enseigne, mais comme un réseau vivant.

L'un des projets phares, porté par Vox Populi, l'une des galeries organisatrices, s'intitule An Endless Meeting — « Une réunion sans fin ». Le titre dit tout. Pas une œuvre. Un processus. Le projet explore « le processus collectif comme sujet, forme et méthode », en activant la délibération commune comme un objet d'art à part entière, aussi digne d'attention qu'une peinture ou une sculpture.

Ce que Collective Futures retire du paysage artistique, c'est la fiction du génie solitaire. Ce que 目 retire de la maison de Beppu, c'est la fiction de l'espace domestique ordinaire. Dans les deux cas, la soustraction révèle quelque chose de plus fondamental, de plus ancien.

Ce que le vide donne à voir

Keith Sawyer, chercheur en créativité à l'Université de Caroline du Nord, a passé des années à étudier les groupes de jazz et les troupes d'improvisation théâtrale pour comprendre comment émerge la créativité collective. Sa conclusion, publiée dans Group Genius (2007), est d'une clarté déconcertante : le meilleur de la création collective ne peut être attribué à aucun membre du groupe. Il appartient à l'espace entre eux. Ce n'est pas l'addition des talents. C'est ce que leur présence commune fait émerger en eux : un vide productif, une cavité où quelque chose de neuf peut naître.

La formulation de Sawyer, « émergence distribuée », est scientifique. Mais ce qu'elle décrit ressemble étrangement à ce que font 目 dans une maison de Beppu ou les collectifs de Philadelphie dans leurs quartiers.

Junichirô Tanizaki l'avait pressenti en 1933, dans L'Éloge de l'ombre, cette méditation sur l'esthétique japonaise qu'on ne cesse de relire : « La beauté de la pièce japonaise, écrivait-il, n'est pas créée par les matériaux qui la composent, mais par le jeu des ombres. » Space II est un commentaire direct de cette intuition — une maison dont on retire la surface pour ne garder que l'ombre formée par ses propres cavités, les volumes négatifs que personne n'avait regardés. Le collectif 目 transforme l'ombre en matière première.

Mais Collective Futures, à sa façon, fait exactement la même chose avec le monde de l'art. Il retire la lumière des projecteurs pour faire apparaître ce qui n'existait que dans la pénombre : les collectifs de quartier qui soutiennent les artistes sans filet de sécurité institutionnel, les espaces autogérés qui survivent malgré la gentrification, les processus de décision partagée qui n'ont jamais de scène, jamais de vernissage, jamais de couverture de presse. À mesure que « la hausse des coûts et le développement immobilier reconfigurent la ville », dit le manifeste du festival, affirmer l'importance de ces lieux est plus qu'un acte artistique, c'est un acte de résistance à l'effacement.

Même carte, deux territoires

Ce qui frappe, en tenant les deux projets côte à côte, c'est moins leur ressemblance de surface que leur ressemblance de logique. Les Situationnistes de Debord croyaient que la dérive — traverser une ville sans but ni carte — était la seule façon de la voir vraiment, de percevoir ses rythmes souterrains plutôt que ses avenues officielles. Collective Futures organise une dérive à l'échelle de Philadelphie, activant des espaces que le circuit institutionnel de l'art rendait invisibles. 目 organise une dérive à l'échelle d'une maison de deux étages à Beppu.

Un collectif de trois personnes, dans une ville thermale de l'archipel japonais, et un réseau de trente espaces dans une grande ville américaine — et pourtant, le même geste fondateur, la même conviction que créer, c'est d'abord soustraire. Retirer décor, signature, évidence…

Le nom 目 n'est peut-être pas un hasard. L'œil ne crée pas la lumière, il la reçoit. Pour qu'il voie, il faut un chemin dégagé, retiré de ses obstacles, ses illusions, ses surfaces trop familières. Les collectifs ne construisent pas de monuments à leur propre génie. Ils dégagent le chemin.

À Beppu, on réserve maintenant des créneaux pour descendre dans la caverne d'une maison — pour vivre, le temps d'une visite, dans le temps géologique de la ville, avant que l'architecture ne le recouvre. À Philadelphie, trente collectifs cartographient ensemble un réseau de lieux qui ont toujours existé mais que personne n'avait jamais mis en regard.

Dans les deux villes, des artistes font la même chose : ils rendent visible ce que l'accumulation avait caché. Le collectif qui dure, semble-t-il, est celui qui apprend à creuser plus profond que son propre nom.

Ce qui était là avant nous est parfois plus intéressant que ce que nous pourrions y ajouter.

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La fouille collective

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Références :

Collectif 目, Space II, documentation de l'installation, Beppu Project / ALTERNATIVE-STATE, Beppu (Japon), janvier 2026.

Space II : À Beppu, le collectif 目 [mé] perce un trou dans le monde au cœur d'une maison traditionnelle », Dozodomo, 10 février 2026       

Irregular voids reveal cave-like, geological interior inside Japanese residence, Designboom, 5 janvier 2026.

Vox Populi Gallery, Announcing Collective Futures, communiqué de presse, Philadelphia, 2026.

Collective Futures, site officiel du festival, Philadelphia, octobre–novembre 2026.

Vox Populi, An Endless Meeting: Collective Process, Artistic Labor, and the Politics of Working Together, appel à résidence curatoriale, 2026.

Sawyer, R. Keith, Group Genius, The Creative Power of Collaboration, New York, Basic Books, 2007.

Tanizaki, Junichirô, In'ei Raisan, L'Éloge de l'ombre, Tokyo, 1933. Trad. française : René Sieffert, Paris, Publications Orientalistes de France, 1977.

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