Conversations entre humains et robots

Je suis ravie que le site The Conversation m’ouvre ses pages pour une chronique sur la créativité. 

Avatars du projet britannique « SEMAINE » The SEMAINE database

Avatars du projet britannique « SEMAINE » The SEMAINE database

J’aimerais vous entraîner dans une conversation créative. Le futur ne doit pas être perçu comme quelque chose à subir, mais plutôt comme quelque chose à inventer ensemble. J’espère que vous accepterez de participer à mes jeux pour stimuler votre créativité. N’hésitez surtout pas à m’envoyer vos commentaires, à me poser des questions, à me soumettre des sujets. Mon souhait est de faire évoluer nos échanges vers une co-création. Et comme premier sujet, je vous suggère tout naturellement, LA CONVERSATION !

Sommes-nous en train de désapprendre à converser ?

Certes, téléphones portables en main nous échangeons constamment, mais qu’en est-il de la véritable conversation, celle qui mobilise le corps entier, qui sollicite notre présence, et surtout, qu’en est-il de la conversation ouverte, imprévisible entre deux individus ?

Ali Benmakhlouf, professeur de philosophie à l’Université Paris-Créteil, nous rappelle qu’au coeur de la conversation se situe évidemment le langage. Engager une véritable conversation est une manière de vivre et un élément vital pour tout être humain.

Converser fait bien sûr appel au langage, mais aussi au ton de la voix, aux expressions faciales, à la posture du corps. Il existe une matérialité des voix elles-mêmes, au-delà du sens transmis par la parole.

La conversation est au coeur de notre relation avec le monde qui nous entoure. C’est elle qui établi la tonalité relationnelle pas seulement avec l’interlocuteur, mais aussi avec nous-mêmes, et même avec nos animaux de compagnie !

Bien que la conversation soit une spécificité humaine, Ali Benmakhlouf insiste sur le fait qu’une conversation réussie doit se faire à bâton rompu. Elle est menée en relation avec une situation, ici et maintenant, au moment où elle s’amorce. Converser, c’est accepter de se laisser affecter par la parole de l’autre.

Pour qu’une conversation soit réussie, il est nécessaire d’être hors propos pour mieux revenir à l’à-propos. Le quiproquo est non seulement toléré, il est, en fait, recherché ! Il entraînera des éclaircissements et mènera ainsi à une meilleure compréhension de l’autre. Les malentendus sont bienvenus, et, en ce sens, selon Ali Benmakhlouf, Alice aux pays des merveilles est un hymne à la conversation.

Définie ainsi, le conversation exige du temps. Il faut s’armer de patience. Si la conversation est importante, du fait qu’elle nécessite du temps et de la patience, elle est de nos jours menacée. Les courriels ne permettent pas le jeu de balle subtil qu’exige une conversation. De surcroît, il y a une parole « invisible » qui ne sort que dans la conversation, et non dans les échanges électroniques.

Mais si la conversation se perd, ses avatars préoccupent tout de même les chercheurs en robotique et en intelligence artificielle. Ils s’inquiètent, en effet, de la qualité des échanges entre les humains et les robots avec lesquels, tôt ou tard, il nous faudra tenir des conversations.

Dans une relation d’humain à humain, une conversation réussie s'exprime avec une parole invisible qui permet d’extérioriser de véritables sentiments humains.

Dans une relation d’humain à robot, les chercheurs s'efforcent de recréer artificiellement un semblant — un ersatz de conversation et reconnaissent de ce fait le caractère entier de la conversation qui va bien au-delà de la simple parole.

Dessin : Pierre Guité

Dessin : Pierre Guité

Des études ont été menées par des chercheurs britanniques dans un champ de recherche consacré au développement de systèmes de modélisation des émotions humaines. Le terme anglais « Affection computing » est traduit en français par informatique affective.

L’expérience consiste à développer des agents autonomes utilisés dans des interfaces logiciels et dont le rôle est de reproduire au mieux une conversation entre humains.  

150 participants ont enregistrés des conversations d’une durée de cinq minutes environ avec différents agents. Ces conversations ont été analysées. Les conversations jugées les plus performantes mettent en évidence, selon les notes qui leur ont été attribuées, le caractère global d’une conversation réussie, qui va bien au-delà du langage.

En tête de liste vient bien sûr une appréciation de la qualité de l’information transmise par l’agent (un des objectifs principaux d’une conversation avec un agent machine). Vient ensuite une évaluation émotionnelle de l’échange, qui varie selon l’agent concerné (quatre agents ont été mis à contribution : Obadiahm, Poppy, Prudence et Spike.

Par ordre d’importance :

L’agent :
Transmet l’information désirée
Consent
Suscite l’amusement
Donne son opinion
Est attentionné
Est à l’aise
Est sûr de lui
Est enjoué
Est triste
Manifeste de la colère
Fait preuve d’hostilité
Fait preuve de mépris
Manifeste de l’intérêt

Finalement, les robots et l'intelligence artificielle auront peut-être des retombées positives inattendues. Leur programmation nous oblige à réfléchir davantage à qui nous sommes, à nous redéfinir en tant qu'humains.

L'année 2017 a commencé avec une conversation entre agents, diffusée par Google Home sur Twitch, qui a amusé plusieurs d'entre nous. Gregor Brandy a relevé certains commentaires diffusés alors, si vous les avez manqués, les voici

Dans les univers technos, il y a énormément d'enthousiasme, particulièrement ces derniers mois avec les avancées des chercheurs grâce à la plateforme créée par Elon Musk et Sam Altman, Open AI. Ils sont convaincus que des pas de géants seront faits très rapidement, que nous saurons apprendre aux agents à accomplir la plupart de nos tâches. Pour certains, le travail serait même voué à disparaître plus tôt que prévu.

Les sommités en intelligence artificielle sont plus réservées. Comme l'explique l’un des principaux artisans mondiaux du développement de l’intelligence artificielle, Yann LeCun, le directeur du Facebook Artificial Intelligence Research et le titulaire de la chaire Informatique et sciences numérique au Collège de France, nous ne sommes pas encore en mesure d'avoir des échanges avec des agents conversationnels comme ceux qui nous ont laissé songeurs dans le film HER.

La sommité internationale dans le domaine du deep learning (apprentissage profond) et de l’intelligence artificielle explique à Nicolas Martin pour La Méthode Scientifique sur France Culture, tout le chemin qu'il reste à parcourir. Une conversation passionnante.

On retire de cet échange, l'importance que les disciplines se parlent entre elles. Tout finit toujours par être une question de communication. En réfléchissant comment apprendre aux agents à imiter nos conversations peut-être retrouverons-nous l'essence même d'une conversation réussie comme le définit le philosophe Ali Benmakhlouf.

J'aimerais beaucoup lire vos commentaires sur le sujet. Qu’est-ce qu’une conversation réussie pour vous ? Que faire pour encourager plus de conversations créatives au travail ? À l’école ? À la maison ? Réussirons-nous à engager des conversations intéressantes avec des robots ? Si nous travaillons moins, occuperons-nous ce temps à converser davantage ? L'idée du futur et l'envie d'y participer sont de puissants stimuli pour notre créativité.

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Références :

Le Besoin vital de la conversation. Entretien avec Ali Benmakhlouf. France Culture, Les Discussions du soir avec Frédéric Worms : Dimanche 16 juillet 2017.

McKeown, G and all. The SEMAINE Database: Annotated Multimodal Records of Emotionally Colored Conversations between a Person and a Limited Agent. IEEE TRANSACTIONS ON AFFECTIVE COMPUTING, VOL. 3, NO. 1, JANUARY-MARCH 2012

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  1. De Jean-PIerre :

    Pour moi, le principal facteur essentiel à une conversation est le temps : il faut prendre son temps pour développer des arguments, écouter les autres avec soin avant de répondre, avoir le temps de digresser, de sauter du coq à l'âne, comme on dit. Quand on est pris par le temps, une conversation de qualité n'est pas possible. Le deuxième critère est l'ouverture d'esprit. Il faut tenir compte des avis des autres, sans pour autant les partager, et répondre en restant civilisé (on peut répondre intensément, passionnément, drôlement, mais jamais agressivement, ce qui nuit à la poursuite de la conversation (je trouve à ce propos que les gens aujourd'hui sont de moins en moins tolérants, ce qui est regrettable). Le troisième critère est le vocabulaire. Plus il est riche chez les interlocuteurs, plus la conversation est agréable et passionnante. On assiste aujourd'hui à un appauvrissement du langage que je trouve désolant et inquiétant (il n'y a plus aujourd'hui que deux superlatifs : super et hyper ; le verbe gérer remplace une bonne douzaine d'autres verbes plus précis ; les tics de langage qui se propagent comme des épidémies éteignent l'originalité). Étant Français, mes lieux/moments favoris de conversation sont le repas (un bon dîner et une conversation animée me comblent), une terrasse de café avec des amis, un après-midi dans une maison de campagne… Le lieu contribue au développement d'une conversation.

  2. De Philippe Le Gonnidec :
    Ce que j'apprécie tout particulièrement dans une conversation est la sérendipité que l'on découvre au gré d'un échange. Voyageant beaucoup, je prends plaisir à échanger avec tous types de personnes lors de mes déplacements et je ne regarde que peu le niveau culturel d'une conversation. Ce que je regarde est avant tout l'intelligence et la capacité d'épaisseur de mon répondant, fusse-t-elle historique, scientifique, pratique, ou même basique…Je cherche la plupart du temps l'heureux hasard qui va nous amener à l'éclat de rire, à l'émotion ou à la découverte mutuelle… par la curiosité et la vivacité de l'échange. Ce n'est qu'après une conversation que je me fais une image de mon interlocuteur(trice), jamais pendant, préférant laisser ouvert l'échange et les idées circuler sans a priori. Ainsi je prends autant plaisir à échanger autour de sujets littéraires comme René Char ou Les Chants de Maldoror de Lautréamont qu'autour du football (sujet qui ne m'intéresse pas) ou de la meilleure solution en matière de bricolage (qui ne m'intéresse pas non plus…).Le principal but que je recherche lors d'un échange est de faire jouer nos sagacités à ouvrir des champs de vision intelligents, dans le sens où ils nous ouvrent respectivement des voies auxquelles on ne pensait pas avant… et que cela me construit, peu à peu. La plus compliquée des conversations restant l'échange avec soi-même… car on a trop vite tendance à s'avérer être d'accord…C'est dans cette perspective exploratoire que Brian Eno a travaillé sa série d’“Ambiant”, ou le groupe islandais Sigur Ros ses musiques : pour laisser libre court à l'imagination qui va virevolter à chaque fois de manière différente. Eu égard à l'intelligence émotionnelle et créatrice que l'on y glisse, ou que l'on y trouve. Isaac Asmov ou Philip K.Dick ont également abordés ces sujets, allant jusqu'à citer pour ce dernier que “La réalité c'est ce qui continue d'exister lorsqu'on cesse d'y croire”…Chaque échange conversationnel a capacité à faire émerger une nouvelle richesse, car il est toujours sources de créativité, comme de révélations. Viennent ensuite nos considérations artistiques et scientifiques pour nous aider à rendre sensoriel et intelligible le nouvel usage du monde que l'ont peut extraire de notre conversation.- la science pour nous aider à comprendre ‘’Comment est le monde’’, de façon neutre.- et l'art pour nous questionner plutôt sur ‘’Comment nous sommes au monde’’…L’art et la science, comme les conversations, participent donc de l’appréhension du monde comme de sa représentation. Car notre culture et notre intelligence sont faites de cela… d'heureux hasards; “S'il était prouvé que n'importe quel organe complexe existant ne pourrait pas s'être formé par de légères modifications nombreuses et successives, ma théorie s'effondrerait complètement.” Charles Darwin

  3. Marina Rogard :
    Excellent article Sylvie Gendreau que j'ai lu en entier sur The Conversation Media Group. Il est essentiel de revoir notre rapport à la conversation. Elle est nécessaire pour s'enrichir, faire passer des émotions, comprendre l'autre, etc. Les robots seront-ils vraiment capables d'aller au-delà d'un simple compagnonnage ? De plus, cette absence de contact est à prendre en compte, on peut au cours d'une conversation, ajuster son corps, son écoute par les oreilles, qu'en est-il des robots. La conversation est un véritable art.

  4. Jean Floren :

    Je suis à peu près persuadé que des robots arriveront rapidement à entretenir des conversations de meilleure qualité qu'avec la plupart des humains qui nous entourent, y compris les plus proches et au sein des familles.

    Comme le dit Jean-Pierre, le temps est un facteur essentiel. Par conséquent il est rare d'en disposer dans le cadre du travail qui en plus y ajoute la compétition et la hiérarchie.

    Le repas ou les longues soirées entre amis sont propices si tant est que rien ne vienne les perturber ou empêcher systématiquement ou habituellement: pas de conversation possible quand la tyrannie du jeu de société s'empare de l'après repas. De plus en plus difficile lorsque l'on cède à la tentation vérifier faits ou références sur internet, de ne pas se faire perturber par des notifications qui font oublier ce que l'on cherchait, et tout le monde se retrouve à regarder un clip youtube.Si le temps est limité, la régularité peut y pallier et assurer a là fois continuité et pause propice à l'analyse.

    Le robot affranchit de tout cela. disponible sur demande, capable d'interpeller de manière paramétée, ne se vexe pas si on ne répond pas ou heurte des suceptibilités, suffisament intelligent, performant et connecté pour étayer son propos de sources pertinentes sans devoir s'interrompre à les chercher.L'hors propos, le quiproquo, ne sont guère possibles sans dommage qu'entre amis, alors que le robot pourra les générer à foison du fait du décalage culturel implicite et indépassable entre l'humain et la machine, nous pourrons nous amuser à le confondre en connaissant ses lacunes, tout en contribuant à les combler.Et le robot saura vous remettre au travail et vous en distraire sans excès.Ainsi, le marché de la solitude est porteur et il s'autoalimentera.

    Lorsque la conversation a un but utilitaire, j'ai hâte que le robot remplace l'employé sans charisme qui à oublié que le client ou usager a toujours raison et n'a pas besoin de se faire expliquer “que ce n'est pas ma faute on m'a dit de faire comme ça,ou encore, ah je sais pas, j'y peux rien, revenez demain, le chef est pas là,…” le robot aura toujours la politesse de vous remercier et de noter le message et de le transmettre enrichi de toutes les métadonnées possibles et sera à même d'engager une conversation pour mieux préciser votre demande, ce dont l'employé lambda est devenu incapable.

    Quant à l'art de vivre, certes, mais ne se fait-on pas enfermer dedans ? n'en vient-on pas à refaire les mêmes conversations sur les mêmes choses dans des lieux similaires ? Prenez une résidence à la montagne, combien de tartiflettes subissent les mêmes conversations le même soir à chaque étage et les resubiront l'année suivante ?