Les dangers du perfectionnisme

 Photo : Josefa Ndiaz, Unsplash

Photo : Josefa Ndiaz, Unsplash

Vous arrive-t-il de vous acharner sur des détails ? De vous éterniser sur une tâche ? De vous en vouloir si un petit incident a laissé une égratignure sur un objet ? De ne pas oser soumettre un article, car il ne vous semble pas encore assez bien ? De ne pas réussir à finir ce travail, cette toile ou ce manuscrit dans les délais que vous aviez prévus ? D’abandonner dès qu’une critique vous fait trop souffrir ?

Si vous répondez oui à ces questions, vous souffrez peut-être de perfectionnisme. Soyez sur vos gardes, cela peut dégénérer et vous empoisonner l’existence. Si certaines personnes associent leur perfectionnisme à leur réussite, cet article vous fera peut-être voir les choses autrement. Pour être positif, le perfectionnisme doit se transformer en mécanisme d’amélioration comme je vous l’explique dans la deuxième partie de cet article.

Mais avant tout, surtout, ne culpabilisez pas, vous êtes loin d’être seul.e dans ce cas ! Aujourd’hui, grâce aux nombreuses études réalisées sur le sujet, on peut recouper les données. Dans des pays comme le Canada, la Grande-Bretagne et les États-Unis, par exemple, le perfectionnisme serait en hausse. On parlerait même d’un début d’épidémie dans le domaine de l’éducation.

« Près de deux enfants et adolescents sur cinq sont des perfectionnistes », déclare Katie Rasmussen, chercheuse en développement de l'enfant et en perfectionnisme à l’Université de West Virginia. « Nous commençons à en parler comme d’une épidémie et d’un problème de santé publique. » La montée du perfectionnisme ne signifie pas que chaque génération est de plus en plus accomplie. Cela signifie que nous devenons plus malades, plus tristes et que nous sapons même notre potentiel » écrit la journaliste de la BBC, Amanda Ruggeri qui affirme souffrir, elle-même, de perfectionnisme.

Si vous avez des perfectionnistes dans votre entourage, ouvrez l’œil et tendez leur la main. La prise de conscience est la première étape de la guérison.

Lorsqu’elle referme la porte derrière elle, on sait que ce sera long. C’est l’heure de la séance de maquillage. Lorsqu’elle réapparaît, c’est toujours spectaculaire. Vite une photo pour les amis sur Instagram. Faux-cils, eye-liner, petites lignes de brillants, maîtrise des jeux d’ombres et lumières sur ses joues et son nez… on ne peut qu’admirer le résultat. Chaque jour, elle impressionne sa famille, ses amis, ses collègues. Anna a trouvé sa passion. Mais lorsqu’elle refuse d’aller acheter une baguette de pain sans maquillage, l’admiration de ses proches se transforme en inquiétude.

Le besoin que les autres nous voient comme des êtres parfaits, en tout temps et selon nos critères (et non les leurs), peut devenir une responsabilité très lourde à porter.

La lutte des étudiants

 Eric Ward, Unsplash

Eric Ward, Unsplash

Depuis un certain temps, je demande à mes étudiants quels sont leurs principaux problèmes pour atteindre leur meilleure performance en tant que chercheurs ? Leurs réponses m’apprennent énormément de choses. Bien que certains me parlent de trouver une idée qui sera vraiment nouvelle et fera avancer les recherches dans leur discipline, leurs trois principaux problèmes pourraient se résumer ainsi :

  1. La gestion du temps (comment maintenir un équilibre travail/famille).

  2. La procrastination (comment rester motivé dans la durée), le travail de dernière minute épuise, ajoute énormément de stress et affecte la santé et la qualité de vie.

  3. Le perfectionnisme (comment être apprécié et reconnu pour ce que l’on fait ?) On se focalise sur ce que les autres pensent de nous plutôt que sur nos intérêts et motivation à nous réaliser dans un domaine qui nous passionne.

Le perfectionnisme peut affecter des personnes de tous âges, mais il est particulièrement élevé chez les étudiants et les doctorants.

En 2018, j’ai remarqué que plusieurs articles avaient été publiés sur le perfectionnisme. J’ai écrit un premier billet au printemps dernier sur mon blogue. Avalanche de commentaires sur Linkedin, plus de 21 000 vues, 143 partages sans compter ceux sur The Conversation France. En lisant les commentaires, j’ai compris que de nombreuses personnes souffraient de perfectionnisme et essayaient de s’en sortir. Cet automne, je le remarque chez certains étudiants. Mais ce n’est pas tout. J’ai été sous le choc lorsque j’ai découvert cette statistique de l’Organsisation Mondiale de la Santé : saviez-vous qu’une personne se suicide toutess les 45 secondes.

L’absurde d’une telle situation

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Je n’ai pu m’empêcher de penser à Albert Camus qui écrit dans Le Mythe de Sisyphe :

« Il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux, c’est le suicide. Juger si la vie vaut ou ne vaut pas la peine d’être vécue, c’est répondre à la question fondamentale de la philosophie. Le reste, si le monde a deux ou trois dimensions, si l’esprit a neuf ou douze catégories vient ensuite. Ce sont des jeux. Il faut d’abord répondre. Et s’il est vrai, comme le veut Nietzsche qu’un philosophe, pour être estimable doit prêcher l’exemple, on saisit l’importance de cette réponse, car elle va précéder le geste définitif. Ce sont là des évidences sensibles au coeur, mais qu’il faut approfondir pour les rendre claires à l’esprit. »

Camus, le magnifique théoricien de l’absurde mérite d’être lu ou relu. Lorsque nous perdons nos repères, le défi est de transformer ces situations absurdes en révoltes plutôt qu’en désespérance, comme il le dit si bien. C’est souvent dans l’action qu’on s’aperçoit, pris dans nos habitudes, en ressentant les automatismes et la lassitude de nos routines, qu’une perte de sens nous afflige au point de ne plus vouloir continuer à vivre. Ce n’est pas le propos de cet article d’approfondir sur ce sujet pourtant passionnant, mais si cela vous intéresse, je vous conseille d’écouter la conversation entre Raphaël Enthoven et le professeur de philosophie Marc-Henri Arfeux diffusée sur France Culture pour Les Nouveaux Chemins de la connaissance en 2009.

Une personne qui se suicide toutes les 45 secondes devrait éveiller notre sympathie sur la douleur des autres. En tout cas, cela a éveillé la mienne. En tant que société, chacun de nous devrait réfléchir à ce problème.

On associe de plus en plus le perfectionnisme comme étant une des causes du suicide. Avec les nouveaux outils (analyse des données et intelligence artificielle), les études récentes peuvent faire des recoupements entre le perfectionnisme et le suicide en regroupant les résultats de plusieurs expériences et recherches sur des périodes plus longues. On parle désormais d'un perfectionnisme qui tue (plutôt que d'un perfectionnisme qui permet de réussir). J'ai longtemps pensé que mon perfectionnisme était la clé de ma réussite jusqu'à cela devienne un frein. La génération des milléniaux, par exemple, ressent une forte pression d’être parfaite. Plusieurs souffriraient d’anorexie, de pensées suicidaires et de dépression.

Que faire si nous sommes un perfectionniste ?

  Wei Ding, Unsplash

Wei Ding, Unsplash

D’une part, si nous sommes le premier concerné, il faut prendre des mesures tout de suite pour se soigner. En prendre conscience, déjà, et suivre les conseils que nous donnerions à un ami. « Le perfectionnisme, après tout, est une façon ultime d’être contre-productif pour se déplacer à travers le monde. Il est construit sur une ironie atroce : commettre et admettre des erreurs est un élément nécessaire pour grandir, apprendre et être humain. Cela vous rend également meilleur dans votre carrière, dans vos relations et dans votre vie en général. En évitant les erreurs à tout prix, un perfectionniste peut rendre plus difficile la réalisation de leurs objectifs nobles » écrit Amanda Ruggeri.

Pour agir, j’ai créé un cours où j’utilise l’approche de créateurs prolifiques comme subterfuge et cela marche plutôt bien. J'applique le système que j'enseigne depuis deux ans, et j'ai vu une vraie différence. Ce travail sur soi ne se termine jamais, bien sûr. C'est une manière d'être, de vivre, de respirer, de réfléchir : « Ce sont là des évidences sensibles au coeur, mais qu’il faut approfondir pour les rendre claires à l’esprit » comme l'écrit Camus qui précise qu'il n'y a pas de différence entre l'artiste et celui qui va à l'usine tous les matins.

D’autre part, il faut veiller, autant que possible, à ne pas encourager le développement de ce trait de personnalité chez nos enfants, nos élèves ou nos étudiants, il faut repenser nos manières d’éduquer et d’enseigner. Et si on détecte des signes avant-coureurs dans notre entourage, il ne faut pas hésiter à leur offrir notre aide avant qu’il ne soit trop tard.

« Mourir volontairement suppose qu'on a reconnu même instinctivement, l'absence de toute raison de vivre, le caractère de cette agitation quotidienne et l'inutilité de la souffrance. On peut croire que le suicide suit la révolte. Mais à tort car il ne figure pas son aboutissement logique. Il est exactement son contraire par le consentement qu'il suppose. Le suicide comme le saut, est l'acceptation de sa limite. »

Camus n'accepte pas le suicide, et nous ne devrions pas l'accepter non plus. Même si la vie est absurde, il faut vivre. Une des pistes d'action pour faire baisser les statistiques est de lutter contre le perfectionnisme. Comprendre ce qu'est la pensée contrefactuelle ascendante peut nous aider à agir ou à intervenir.

Qu’est-ce que la pensée contrefactuelle ?

 Jeshoots, Unsplash (Photo : David Rosati Société Gap-cours / Viactiv')

Jeshoots, Unsplash (Photo : David Rosati Société Gap-cours / Viactiv')

On peut la définir par la question suivante : Que serait-il advenu si tel événement passé s’était déroulé différemment ?

Nous avons tendance à générer plus de pensées contrefactuelles après avoir vécu une situation éprouvante

On doit distinguer deux types de pensée contrefactuelle : la pensée ascendante (imaginer rétrospectivement une situation plus positive qu’en réalité) ; la pensée descendante (imaginer rétrospectivement un résultat plus négatif qu’en réalité).

Les deux pensées contrefactuelles (ascendante et descendante) produisent chacune des effets différents.

La pensée contrefactuelle ascendante (upward) peut avoir des effets négatifs, mais elle a l’avantage de favoriser la motivation et l’autoamélioration. Songer à ce qui aurait pu advenir, en mieux, peut s’avérer quelque peu déprimant, mais cela permet d’éviter que ce que l’on considère comme étant de mauvais résultats se reproduisent à nouveau.

La pensée contrefactuelle descendante (downward), en revanche, ne génère pas d’affects négatifs. Mais elle ne stimule pas non plus la motivation et n’incite pas à corriger le tir en vue de s’améliorer. Songer aux catastrophes que nous avons heureusement pu éviter nous procure un sentiment de bien-être, mais ne nous est d’aucun secours pour faire face à un danger réel s’il venait à se manifester.

Si nous sommes un perfectionniste, notre attitude sera différente concernant la pensée contrefactuelle. Le perfectionnisme se caractérise par le désir de se conformer à des standards très élevés. Les perfectionnistes ont un sens aigu de l’autocritique et ils sont extrêmement sensibles au regard d’autrui. Par conséquent, dans la vie d’un perfectionniste, lorsqu’un résultat n’est pas conforme à ses attentes, il génère plus de pensées contrefactuelles que pour un non-perfectionniste.

Il existe une corrélation positive entre le perfectionnisme autoorienté et une pensée contrefactuelle, imaginant un résultat meilleur que le résultat qui a réellement été produit. (Une corrélation positive entre deux variables indique que les valeurs de l'une variable tendent à augmenter lorsque celles de l'autre variable augmentent.) Et une corrélation négative entre le perfectionnisme autoorienté et une pensée contrefactuelle, imaginant un résultat moins bon que le résultat qui a réellement été produit.

Il existe également une corrélation négative entre le perfectionnisme socialement induit (pressions extérieures) et une pensée contrefactuelle, imaginant un résultat moins bon que le résultat qui a réellement été produit.

Ainsi, le perfectionnisme autoorienté vise effectivement à l’amélioration de soi, et constitue un facteur de motivation. Au risque, toutefois, de produire des affects négatifs comme une image de soi qui ne correspond pas tout à fait à la réalité.

Il est normal qu’après un échec, nous voulions corriger le tir et cherchions à améliorer nos attitudes et nos comportements pour éviter que cet échec se reproduise. Nous recourons alors à la pensée contrefactuelle. Et les perfectionnistes y ont davantage recours que les non-perfectionnistes.

Comment cette mécanique « contrefactuelle » s’enclenche-t-elle ?

Nous révisons les aspects de notre vie sur lesquels nous croyons pouvoir exercer un contrôle pour élaborer un plan d’action. Que pouvons-nous changer et comment ?

Mais en procédant à un tel exercice, nous filtrons en quelque sorte notre champ d’action en fonction du pouvoir que nous croyons être en mesure d’exercer sur la réalité.

Tout dépend du sentiment que nous éprouvons alors face aux actions à mener : nous sentons-nous en contrôle ? Ou au contraire, avons-nous l’impression d’être impuissants ?

Des expériences ont été menées pour tenter d’y voir clair. Voici les résultats obtenus :

Les individus qui se sentent impuissants pratiquent une pensée contrefactuelle moins centrée sur eux-mêmes que ceux qui se sentent en contrôle. En d’autres mots, ceux qui se sentent impuissants ont tendance, intérieurement, à se prêter à d’incessantes délibérations sur la direction que leurs actions devraient ou non emprunter.

Cet effet n’est pas dû à la façon dont ceux qui se sentent impuissants et ceux qui se sentent en contrôle expliquent les raisons pour lesquelles un tel événement s’est produit dans le passé, mais plutôt à la façon dont ils perçoivent les possibilités qui s’offrent à eux dans le futur.

Ainsi, les individus qui se sentent impuissants ont trop souvent tendance à sous-estimer le contrôle qu’ils peuvent avoir sur une situation donnée et, face à un résultat négatif, ils s’enferment, en quelques sorte, dans une pensée contrefactuelle trop centrée sur eux-mêmes qui les culpabilise et les conforte dans leur sentiment d’impuissance. Leurs intentions par rapport à l’avenir étant faibles, ils risquent de compromettre leur processus d’apprentissage pour corriger leurs erreurs et affaiblir ainsi leur performance.

L’exercice que je vous propose cette semaine, c’est un questionnaire pour déterminer si vous êtes un perfectionniste ou non. Et vous aidez à réfléchir à ce que vous pourriez faire pour transformer votre perfectionnisme en atout positif. Et voici, ci-dessous, le balado de cette semaine.

Merci à Philippe Prexinetien pour son commentaire sur The Conversation France, il nous rappelle le très beau film de Frank Capra…. à voir, à revoir et surtout comme il nous le conseille, à méditer !

« Puisqu'il est abordé dans cet excellent article le grave problème du suicide comment ne pas méditer sur la question : “Toute vie mérite-t-elle vraiment d'être vécu e? « Le film remarquable de Frank Capra “La vie est belle”(film américain sorti en 1946 avec Donna Reed,James Stewart et Karolyn Grimes) donne bien un élément de réponse en évoquant simplement une autre question:“Comment la vie aurait-elle pu se dérouler si nous n'avions jamais existé ? » .Cette fable intéressante met bien en exergue l'importance des actions que nous choisissons librement lors de notre bref passage dont les traces peuvent perdurer même après notre disparition.

https://fr.wikipedia.org/wiki/La_vie_est_belle_(film,_1946) »