Entre la folie

et la raison

En prenant leur taxi ce matin-là, les amoureux ne se doutaient pas qu'ils ne rentreraient pas chez eux le soir. Un accident de voiture sur le New Jersey Turnpike a sonné l'heure du grand départ pour John F. Nash, 86 ans, et son épouse, Alicia, 82 ans. Une mort presque romantique qui a eu la décence de ne pas les séparer, eux, qui ont vécu ensemble la plus grande partie de leur existence.

Le samedi 23 mai 2015, le Prix Nobel en mathématique, qui a révolutionné le domaine mathématique de la théorie des jeux, un esprit très original et profondément troublé, est décédé, laissant derrière lui un souvenir qui va au-delà de ses découvertes scientifiques. Hollywood en avait fait une star avec le beau film de Ron Howard, A Beautiful Mind. La légende gagnera encore... avec ce départ en duo qui aurait presque pu être orchestré pour les scénaristes.

Photo © Pierre Guité, Entre la folie et la raison avec le Dr John Nash par Sylvie Gendreau, Votre laboratoire créatif

Photo © Pierre Guité, Entre la folie et la raison avec le Dr John Nash par Sylvie Gendreau, Votre laboratoire créatif

En 1994, lorsque le Dr Nash a reçu le prix Nobel en sciences économiques, le prix a non seulement souligné un triomphe intellectuel, mais aussi une histoire de vie incroyable. Plus de quatre décennies auparavant, étudiant diplômé de l'Université de Princeton, John F. Nash avait produit une thèse de 27 pages sur la théorie des jeux—une étude mathématique appliquée de la prise de décision dans les situations de conflit—qui allait devenir une étude de référence sur le sujet. Dès 1958, le magazine Fortune avait classé le Dr Nash parmi les plus grands mathématiciens de l'époque.

SUR LE FIL 

Avant que le monde académique puisse reconnaître son exploit, le Dr Nash a été abîmé par la schizophrénie. Pendant presque 20 ans, son esprit, si rationnel à une certaine époque, a été assailli par des idées délirantes et des hallucinations. Au moment où il est sorti de son état trouble, ses idées influençaient l'économie, les affaires étrangères, la politique, la biologie... bref, presque toutes les sphères de la vie où se joue la concurrence. Le Dr Nash avait été absent de la vie professionnelle si longtemps que certains savants le pensaient même mort.

« En lui décernant le Prix Nobel », confie Assar Lindbeck, l'ancien président de la commission du prix Nobel d'économie dans la biographie écrite par Sylvia Nasar, « nous l'avons, d'une certaine manière, ressuscité. » La biographie, intitulée A Beautiful Mind a été publiée en 1998 et adaptée pour le grand écran trois ans plus tard. Le film, bien que critiqué par certains pour présenter une version romancée de la vie du mathématicien, a remporté quatre Oscars, dont celui du meilleur film. Le Dr Nash est alors devenu une célébrité internationale.

La théorie des jeux moderne a été énoncée pour la première fois par le mathématicien John von Neumann et l'économiste Oskar Morgenstern en 1944 dans le volume « théorie des jeux et comportement économique ». L'objectif était de bien comprendre les interactions entre rivaux pour les prédire dans des circonstances précises. Pendant la guerre froide entre les États-Unis et l'Union soviétique, la théorie des jeux est devenue extrêmement populaire et utile. Von Neumann et Morgenstern avaient émis l'hypothèse de l'existence d'une 'somme nulle' comme dans le Jeu de dames, dans lequel la perte de l'une des parties est le gain de l'adversaire.

Le Dr Nash —qui, ironiquement, avait dû lutter depuis l'enfance pour s'adapter aux interactions sociales— a observé que finalement certaines rivalités humaines fonctionnaient de manière très simple. Il a développé la théorie des jeux pour inclure des jeux coopératifs (dans lesquels des accords contraignants peuvent être effectués) et des jeux non coopératifs (dans lesquels ils ne le peuvent pas), pour permettre la possibilité d'un gain mutuel. Ce qu'on appelle aujourd'hui 'l'équilibre de Nash'. Les théoriciens des jeux John Harsanyi et Reinhard Selten ont partagé le Prix Nobel 1994 avec le Dr Nash pour des contributions dans leurs domaines respectifs. 

Ce qui est fascinant dans cette histoire, c'est que John Nash a émis toutes ces hypothèses avant même de pouvoir les valider. Il disait que les pensées lui venaient comme des révélations plutôt que comme des conclusions scientifiques. Sa maladie mentale est apparue à l'âge de 30 ans—période qui aurait pu être la plus productive de sa carrière. À l'époque, il enseignait au MIT (Massachusetts Institute of Technology). Il y avait étudié la théorie quantique. Au fil des mois, il a commencé à avoir des hallucinations.

Sa biographe, Sylvia Nasar, relate que certains jours, il pensait être poursuivi par des hommes portant des cravates rouges ou encore que le New York Times publiait des messages d'extraterrestres qu'il ne pouvait comprendre. Il aurait même refusé une prestigieuse nomination à l'Université de Chicago parce qu'il croyait être pressenti pour devenir l'empereur de l'Antarctique.

Lors d'un de ses séjours dans des établissements psychiatriques, un ancien collègue est venu le voir et lui a demandé : « Vous qui êtes un mathématicien qui avez fait preuve de raison et de logique, comment pouvez-vous croire que les extraterrestres vous envoient des messages ? » Nash a répondu : « Parce que les idées sur des êtres surnaturels me sont venues exactement de la même manière que mes idées mathématiques, je les ai donc prises au sérieux. »

Contre toute attente, il a réussi à surmonter la maladie qui l'avait affligé depuis si longtemps grâce à sa volonté. « J'ai décidé que je devais penser rationnellement », a-t-il insisté.

Dans sa présentation écrite lors de la remise de son prix Nobel, le Dr Nash a écrit  : « Ne croyez surtout pas que le fait d'être revenu dans un état normal représente une joie comme si on avait échappé à un handicap. « Sans sa folie, Zarathoustra aurait été un homme parmi des millions voire des milliards d'individus qui ont vécu et ensuite ont été oubliés. »

Par ces paroles, le Dr Nash montre qu'il avait accepté sa schizophrénie presque comme un atout plutôt qu'un handicap. L'expression même d'une attitude créative !


Photo©Pierre Guité - Exercice # 1 — L'art est un processus de découverte par sylvie gendreau, Votre laboratoire créatif

Photo©Pierre Guité - Exercice # 1 — L'art est un processus de découverte par sylvie gendreau, Votre laboratoire créatif

EXERCICE # 1 L'art est un processus de découverte. Notre capacité à découvrir est généralement plus grande que notre capacité à inventer. Cherchez les choses que vous ne connaissez pas. Les choses nous sont souvent révélées. Nous les découvrons par inadvertance. Il est plus facile de trouver un monde que d'en créer un. Qu'allez-vous découvrir aujourd'hui? Quelle chose étonnante vous attend?  Ne boudez surtout pas les idées folles. Qui sait... elles feront peut-être de vous un génie !


Pour aller plus loin :

Langer Emily, John F. Nash Jr. dies; Nobel laureate’s life story inspired ‘A Beautiful Mind, Washington Post, May 24, 2015

Nasar Sylvie, Biographie du Dr. John F. Nash, A beautiful MInd

À voir et revoir, le film de Ron Howard : A beautiful mind — Un homme d'exception