D'où viennent les innovations ?

 
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Le Viagra, né presque par hasard… Vchal / Shutterstock
Marie Coris, Université de Bordeaux et Pierre Dos Santos, Université de Bordeaux

L’injonction à l’innovation est omniprésente. États, régions, entreprises, universités, tous en veulent toujours plus. On voudrait presque pouvoir la produire en série. Et d’ailleurs, pour Peter Drucker, considéré comme l’un des papes du management, « L’innovation n’est pas un flash de génie. C’est un travail difficile. Et ce travail devrait être organisé comme une activité régulière de chaque unité de l’entreprise et à chaque niveau du management ». En sommes-nous vraiment certains ? Et d’ailleurs, d’où viennent les innovations ?

Innovation radicale, innovation incrémentale

Très schématiquement, on oppose souvent deux formes d’innovation : les innovations radicales et les innovations incrémentales.

Le DVD est un exemple d’innovation radicale. Axel Alvarez/Shutterstock

L’innovation radicale génère un bouleversement. Elle est « radicale » car elle sonne l’obsolescence d’un écosystème. Avec elle, les technologies liées, les fournisseurs et les concurrents ne sont plus forcément les mêmes. Pas plus que la forme du « produit » ou que ses conditions d’utilisation. Le passage de la vidéo analogique (K7-VHS) à la vidéo numérique (DVD) est un exemple d’innovation radicale, car c’est un ensemble produit-support-services qui tend à devenir obsolète (personne ne chercherait à lire un DVD avec un magnétoscope).

L’innovation incrémentale est ainsi nommée car, à l’inverse, elle ne modifie pas profondément l’état de la technique ou de ses conditions d’usage. Le passage de la souris filaire à la souris optique en est une illustration classique. Elle les améliore, mais sans que l’on en fasse forcément grand bruit. Ce n’est pas pour autant qu’elles sont à négliger. Bien au contraire, car la majorité des innovations qui génèrent et entretiennent la croissance sont de nature incrémentale. Elles sont le fait de connaissances cumulatives qui se complètent.

La souris optique, une innovation incrémentale. Henadzi Pechan/Shutterstock

Premier bémol toutefois, incrémental n’est pas synonyme de linéaire. L’exemple du mathématicien français Louis Couffignal, qui qualifia peu après la Seconde Guerre mondiale d’« erreur » le projet d’ordinateur de son homologue américano-hongrois John Von Neumann parce que ce dernier se basait sur « la mémoire » et non sur les progrès cumulatifs des machines à calculer, est là pour nous le rappeler. Alors que la très grande majorité des ordinateurs fonctionnent (toujours) selon une architecture basée sur le principe de Von Neumann, la machine de Couffignal resta à l’état de prototype.

Rares ruptures

Deuxième bémol, il faut bien comprendre que les innovations radicales ne sont pas toutes des innovations dites de rupture, même si les frontières sont floues, en particulier au moment où elles se produisent. Le passage à la VHS est « radical » mais il ne marque pas de rupture. Au sens d’un changement de paradigme, les ruptures sont rares. L’électricité, par exemple, a marqué une rupture. Notons d’ailleurs que ce n’est pas en tentant d’améliorer la bougie (au sens de l’innovation incrémentale) que l’ampoule électrique a été inventée. De la rupture dans le champ des connaissances, ou de leur exploitation, naît la rupture économique et sociale, ainsi que celle qui se prépare, liée au numérique et à l’intelligence artificielle. Le taylorisme, notamment dans son déploiement fordiste (introduction du travail à la chaîne), compte par exemple parmi les innovations de rupture.

Les innovations radicales rompent souvent la chaîne des connaissances. Cette rupture dans la progression cumulative du savoir peut masquer sa reconnaissance en tant qu’avancée au moment où elle se produit. L’histoire d’Ignace Semmelweis est emblématique de cela. Il y a 150 ans, ce médecin obstétricien s’est aperçu que se laver les mains entraînait une chute spectaculaire du taux de mortalité après les accouchements. Or, sa découverte restera longtemps rejetée par l’institution médicale faute d’explication scientifique (on ne connaissait pas encore les microbes à l’époque).

« 1847, Semmelweis et l’asepsie », vidéo du Réseau Canopé.

Parmi tant d’autres, cet exemple nous rappelle qu’il faut se laisser interpeller par des idées qui parfois dérangent parce qu’elles ne s’inscrivent pas dans le continuum de la connaissance. C’est souvent dans la rupture avec les savoirs établis que se génère l’innovation et, avec elle, le progrès.

Une innovation n’est pas nécessairement le fruit d’une activité dédiée de recherche. Elle est parfois un inattendu, un « produit-joint » des processus de production ou des usages. Cela n’est pas nouveau. Adam Smith, dans son essai « Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations », prenait en 1776 comme exemple ce petit garçon continuellement occupé à ouvrir puis à fermer la communication entre une chaudière et un cylindre, et qui découvrit ainsi un dispositif permettant à cette soupape de s’ouvrir et de se fermer automatiquement : « une des découvertes qui a le plus contribué à perfectionner ces sortes de machines est due à un enfant qui ne cherchait qu’à s’épargner de la peine. ».

Un acte pas toujours délibéré…

À l’extrême – pourtant loin de l’épiphénomène –, l’innovation peut être fortuite, comme l’exprime le néologisme « sérendipité » pour qualifier les découvertes qui se réalisent de manière inattendue. La (re)découverte des Amériques par un Christophe Colomb cherchant à rejoindre plus rapidement l’Inde et la Chine est un exemple patent de ces découvertes, souvent des blockbusters de l’innovation et qui se comptent par centaines. Les troubles de l’érection doivent leur Viagra aux recherches portant sur le traitement de l’hypertension artérielle pulmonaire. Et le Velcro n’existerait pas sans le chien de Georges de Mestral, dans les poils duquel les fruits de bardane avaient fâcheuse tendance à se pelotonner. L’examen des fruits afin de trouver un moyen de s’en débarrasser lui inspira l’idée d’un système de fermeture synthétique basé sur le procédé des petits crochets adhérant breveté en tant que « système d’attache autoagrippant doté de bouclettes et crochets ».

Sans le chien de Georges de Mestral, le Velcro n’aurait jamais vu le jour. Peter Vrabel/Shutterstock

À l’occasion d’une récente enquête (dont les résultats sont en cours de publication) portant sur les brevets d’invention déposés en Aquitaine, nous avons pu confirmer que, dans près de deux cas sur trois, l’invention résulte d’une activité de recherche régulière et organisée. Un tiers émerge cependant soit d’une activité de recherche « plus occasionnelle ou informelle », soit carrément « au hasard de l’activité professionnelle » (à parts égales pour chacune des deux modalités). Lorsqu’on étudie le devenir des brevets d’invention, le résultat devient quasiment contre-intuitif : ce sont les inventions générées « au hasard » (a contrario de celles issues d’une activité « délibérée ») qui se transforment le plus souvent en innovations (au sens où elles sont effectivement mises en œuvre ou commercialisées lien possible vers contribution brevet et innovation) !

Une petite majorité des innovations est bien issue d’un acte délibéré. Reste qu’une part non négligeable échappe à la rationalisation. Donnons le mot de la fin à Joseph Aloïs Schumpeter : « Innover, c’est nager à contre-courant », en rappelant toutefois qu’il s’agit là d’une activité bien souvent laborieuse qui ne saurait se réduire au mythique « flash de génie ». En matière d’invention comme d’innovation, il reste une part de mystère que l’on serait bien malaisé de vouloir théoriser.The Conversation

Marie Coris, Enseignant-chercheur économie de l’innovation, laboratoire GREThA, Université de Bordeaux et Pierre Dos Santos, Professeur des Universités en physiologie à l'Université de Bordeaux et Praticien Hospitalier en Cardiologie au CHU, Université de Bordeaux

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.