3. L'Hélico

 

18 septembre 2040.

L’hélicoptère survolait les atterrages de Percé. Quelques bateaux mouillaient aux abords du quai. Vue des airs, la Rue du Quai était déserte. Quelques minutes plus tôt, Philippe Galliard avait réussi à entrevoir à travers les nappes de brouillard la silhouette affaissée de l’île Bonaventure. Vue du ciel, elle ressemblait à une immense baleine qui serait venue s’échouer à quelques kilomètres des côtes et qui se serait pétrifiée.

— Il n’y a plus de tourisme. Tous les commerces sont fermés !

Le pilote amorçait les manœuvres d’approche. Sa voix parvenait à peine aux oreilles de Galliard qui se contenta de hocher la tête. Il s’était renseigné avant le décollage. Le marasme économique dans lequel se trouvait dorénavant la ville lui avait fait l’effet d'un choc. Depuis que le gouvernement s’était désengagé du financement de la totalité des infrastructures récréotouristiques, le tourisme avait périclité. La crise financière n’avait fait qu’empirer la situation.

Avant son départ, le logisticien de Backland avait remis à Galliard sa feuille de route. On ne pouvait pas dire que la société lésinait sur les moyens. Galliard disposait de tout ce dont un enquêteur qui opérait sur le terrain pouvait rêver : un SUV, au besoin du personnel de soutien, des accès sans problème (son badge de sécurité lui permettait d’entrer librement sur tous les sites de Backland), tout le temps qui lui serait nécessaire, et un généreux compte de dépenses. Une seule contrainte, et elle était aussi floue qu’exigeante, fournir, comme d’habitude, un rapport quotidien exhaustif de tous ses faits et gestes ainsi qu’une appréciation, forcément subjective, de l’avancement de l’enquête. Le qualificatif subjectif était en quelque sorte une figure imposée. Le terme revenait sans cesse dans la bouche de M qui tenait à ce que Galliard lui donne le pouls de la situation, qu’il lui livre ses impressions, au risque de se tromper et de devoir corriger le tir dans un rapport subséquent. Ce rapport devait être crypté et envoyé obligatoirement à M, après chaque journée de travail.

Galliard inspira longuement. L’hélico terminait son atterrissage. Il s’apprêtait à ouvrir la portière lorsqu’une rafale s’engouffra dans la cabine. Il eut un moment d’hésitation. Sa vue se troubla. Il se frotta les yeux. Déjà, le malaise s’était dissipé, mais un arrière-goût désagréable lui était resté dans la bouche. Il crapahuta pour se mettre hors de portée de l’hélico qui s’apprêtait déjà à repartir.

Galliard s’était redressé. Le vent s’était levé. Les nappes de brouillard battaient en retraite et remontaient peu à peu la Rue du Quai. Les vitrines des commerces étaient placardées. Çà et là, quelques emballages plastiques de la saison précédente virevoltaient, incertains de la direction qu’ils leur faudraient emprunter pour se poser à nouveau sur le sol détrempé. Il n’y avait personne sur le quai ni sur la jetée. Pas âme qui vive.

Galliard crut un instant que dans l’urgence, une erreur s’était glissée dans l’agenda. Il s’apprêtait à remonter à pied la Rue du Quai, mais se ravisa. Il préféra patienter et attendre qu’on vint l’accueillir.

Lorsqu’un nouveau dossier M démarrait — c’est ainsi désormais que Galliard avait décidé de les nommer — une question revenait toujours : qu’est-ce qu’une enquête aboutie ? Dans le cas d’un dossier M, il était possible qu’aucune des réponses qui viendraient tout naturellement à l’esprit d’un investigateur ne conviennent : retrouver le disparu ; élucider les motifs ayant provoqué sa disparition ; identifier les auteurs de l’enlèvement ; étayer les faits et accumuler les preuves entourant la disparition ; fournir les pièces à conviction pouvant servir à poursuivre le ou les coupables ainsi que leurs complices. Il se martelait la tête avec toutes ces questions pour lesquelles il était évidemment impossible de répondre pour l’instant.

Un petit crachin serré et pénétrant se mit à lui fouetter le visage. Il releva le col de son parka, examina de nouveau la jetée et scruta la Rue du Quai à la recherche d’un mouvement quelconque. En vain. Il poussa du pied son gros sac North Face, comme pour déjouer son sentiment d’impatience, épargna sa valise Pelican bourrée d’équipements, consulta sa montre et décida qu’il ferait le pied de grue encore quinze minutes, pas une seconde de plus.


© SylvieGendreau/PierreGuité - reproduction interdite


Analyse des compétences psychosociales

La question qui obsède Galliard : qu’est-ce qu’un enquête aboutie dans un dossier M ?

C’est une bonne question. Comme le disait Einstein, « Si j’avais 20 jours pour résoudre un problème, j’en prendrais 18 pour le définir. »

Selon vous, quelles sont les principales qualités de Galliard en tant qu’investigateur, mais qui pourraient éventuellement devenir des défauts ?

Et vous étiez à la place de Galliard, combien de temps seriez-vous prêt à attendre ?