2. Ayano Matsui

 

— Ayano Matsui, hum ?

Galliard s’adressait à M. Il attendait un éclaircissement de sa part, mais celui-ci demeurait muet. Il ouvrit le dossier et se mit à l’examiner lentement, et attendit que M réagisse.

M fit mine de se tourner vers Galliard, mais se ravisa. Il fixait obstinément la façade de l’entrepôt désaffecté en face de lui. Il esquissa un sourire en coin, ou peut-être s’agissait-il d’une grimace ? Si c’était le cas, elle ne semblait pas s’adresser à Galliard.

M s’étira — non sans difficulté étant donné sa corpulence — et finit par saisir son café, portant la tasse à ses lèvres pour constater qu’elle était vide.

Galliard demeurait impassible. Il observait M avec méfiance. Il avait lu le dossier et le possédait parfaitement. Ce n’était pas la première fois qu’il travaillait pour M, mais celui-ci n’avait pas l’habitude de se retrancher dans un tel mutisme. C’était la première fois que M agissait ainsi. D’habitude, il aimait expliquer en quoi consistait la nouvelle enquête que Galliard était sur le point d’entreprendre.

L’enquêteur détourna le regard, et pour rompre le silence qui commençait à l’agacer se mit à réciter à voix basse les grandes lignes du dossier. Sa voix troublait à peine la quiétude qui s’était installée maintenant que les clients désertaient peu à peu la terrasse du Guillermo.

— Ayano Matsui, une conceptrice de jeux. Portée disparue…

Galliard poursuivit sa lecture et, tout enrelisant, réfléchissait au caractère singulier de l’enquête. Il ne possédait aucune expertise en matière de réalité virtuelle, mais il avait tout de même saisi l’essentiel. Ayano Matsui travaillait pour Backland, une société qui créait des produits de divertissements et qui, depuis peu, s’était lancée dans le développement de parcs d’attractions. Ayano dirigeait une équipe de concepteurs qui avait pour objectif de mettre au point des jeux de rôle en immersion totale.

Il s’agissait d’une innovation étonnante. Le joueur disposait d’un casque de réalité virtuelle, muni d’un réseau d’électrodes qui stimulaient différentes régions du cerveau. Le joueur était alors propulsé dans une autre réalité, pas seulement sur le plan visuel, mais également sur le plan psychologique et émotionnel. Il se produisait alors un phénomène de rupture. Dans des cas extrêmes, le joueur glissait littéralement d’une personnalité à une autre de sorte qu’après une séance, une fois le casque déconnecté, le retour au réel présentait de sérieux ratés. Pendant une période plus ou moins longue — le rapport n’était pas très clair — le joueur avait de la difficulté à se synchroniser avec son moi, ou pire encore, adoptait des attitudes ou des comportements totalement étrangers qui ne correspondaient pas à ce qu’il était auparavant ce qui ne manquait pas d’effrayer ses proches. Le moins que l’on puisse dire c’est que cette technologie présentait de sérieux problèmes éthiques.

— Ayano Matsui est conceptrice de jeu…

Galliard avait prononcé sa phrase lentement, en prenant soin de bien détacher chaque syllabe, mais cela ne provoqua aucune réaction de la part de M.

— Et elle est portée disparue, poursuivit Galliard, ce qui provoqua cette fois un hochement de tête agacé de M qui semblait sous-entendre que oui, depuis plus d’une semaine maintenant, on n’avait toujours pas de nouvelle d’Ayano.

Le rapport éliminait d’emblée un certain nombre d’hypothèses, trop rapidement selon Galliard. Il ne s’agissait pas d’un enlèvement. La piste d’un accident survenu lors d’une randonnée — Ayano se déplaçait fréquemment dans le cadre de son travail — avait été écartée. Ainsi que la possibilité d’une quelconque agression qui l’aurait laissée inconsciente et dans l’incapacité de communiquer les coordonnées du lieu où elle se trouvait.

Galliard se trouvait dans une position inconfortable. Le cabinet d’enquête pour lequel il travaillait se spécialisait dans les enquêtes de terrain dans le domaine du contre-espionnage industriel. Au fil des ans, Galliard s’était bâti une réputation dans un domaine spécialisé tout à fait particulier, celui de la prévention.

Il pratiquait des audits qui consistaient à passer au crible le profil des collaborateurs d’une société afin de déterminer ceux qui étaient les plus susceptibles de transmettre à des concurrents d’éventuels secrets industriels. Il était alors possible pour ces sociétés d’intervenir avant que des actes d’espionnage industriel ne soient commis, et sans que des procédures juridiques ne soient enclenchées.

En règle générale, Galliard se tirait fort bien d’affaire. Ses audits étaient coûteux, complexes, longs à réaliser, mais il était efficace et finalement très rentable puisqu’il prévenait toute transmission d’informations sensibles et empêchait un crime d’être commis. Mais avec M, il ne s’agissait pas d’audits, mais de véritables enquêtes que Galliard menait auprès des sociétés dans lesquelles M possédait des parts importantes.

Ces enquêtes s’avéraient particulièrement longues à réaliser et ne donnaient pas toujours de bons résultats. De plus, M prenait plaisir à complexifier les mandats qu’il donnait à Galliard. Par exemple, il arrivait que M demande à Galliard d’investiguer à-propos d’un seul collaborateur, sans préciser les soupçons qui pesaient sur lui. Pourtant, malgré ce que Galliard considérait comme étant de piètres résultats, M se montrait toujours très satisfait. Il ne tarissait pas d’éloges sur la qualité des rapports et de l’information détaillée qu’ils contenaient.

M était devenu une composante intégrante du dispositif d’enquête qu’il avait initié avec Galliard. Des enquêtes qui, Galliard ne cessait de se le répéter, paraissaient ne mener nulle part. En fait, Galliard avait parfois la désagréable impression que les rôles étaient inversés. Avec M, il était payé pour espionner. Galliard espionnait des entreprises dans lesquelles M était un actionnaire.

— Backland ?

En l’interrogeant, Galliard s’était tourné résolument vers M. Cette fois, Galliard était décidé à obtenir une réponse de la part de son interlocuteur.

— Ayano a été vue la dernière fois sur l’île Bonaventure.

Galliard eut un tressaillement. Ce que M venait de lui révéler n’était pas dans le rapport. Ce qu’il venait de lui révéler répondait simultanément à deux questions que Galliard s’était posées : où Ayano se trouvait-elle juste avant que sa disparition ne soit signalée ? Et où se situait le vaste territoire que Backland venait d’acheter du gouvernement et dont il était question dans le rapport ?

- Il faut y aller. Dès demain, conclut M.

Galliard était pris au dépourvu. Le vaste territoire dont il était question dans le dossier était donc la région de Percé. Quelques mois auparavant, l’acquisition réalisée par Backland avait défrayé les manchettes et soulevé une vague populaire de protestations. Galliard aurait dû s’en douter. M savait qu’il était originaire de Percé et que la perspective d’y remettre les pieds l’agacerait au plus haut point. Mais M savait s’y prendre.

— Que s’est-il passé ? Pourquoi a-t-elle disparue ? Pourquoi maintenant ? Sur quels projets travaillait-elle ? Je veux tout savoir, tout, tu m’entends.

Galliard hocha la tête. M avait l’habitude de fournir ses informations au compte-gouttes. Il en savait sans doute beaucoup plus qu'il ne le prétendait, mais il préférait que Galliard lui fournisse le plus d’informations possibles, même s’il s’agissait de données qu’il possédait déjà.

M procédait alors à une première analyse, vérifiait si l’information qu’on lui communiquait était digne de confiance et correspondait à son dossier. Ensuite, et seulement ensuite, il mettait Galliard sur de nouvelles pistes et le mettait au défi de compléter ce que M savait déjà, ou croyait savoir. En communiquant ce qu’il savait avec parcimonie et selon un rythme à la fois lent et méthodique, M parvenait à obtenir beaucoup plus d’informations que le dossier, au départ, ne faisait qu’effleurer.

Galliard connaissait la manœuvre. Il l’acceptait de bonne grâce. Après tout, il était fort bien rémunéré. Il appréciait cette approche systématique, même s’il ne saisissait pas toujours la finalité exacte des enquêtes qu’il menait sur le terrain. Ce qui l’agaçait toutefois, à un degré qui augmentait de minute en minute, c’était le lieu où il devait mener ses recherches.

— Tu pars demain. Tôt. Je vais mettre un hélico à ta disposition.

Galliard grimaça, mais ne voulut pas s’interposer. D’expérience, il savait que cela était inutile. Le cabinet d’enquêtes pour lequel Galliard travaillait donnait carte blanche à M sur le déroulement des opérations. Dans les faits, c’était M qui supervisait l’enquête. En pratique, on pouvait même dire que M se substituait au patron de Galliard.

Au cabinet, de toute façon, il n’y avait rien à redire. La relation avec M avait toujours été excellente. Il avait toujours soutenu Galliard. Il l’encourageait à poursuivre ses recherches, même lorsqu’il s’agissait d’une piste qui menait à un cul-de-sac. Enfin et surtout, M payait rubis sur l’ongle.

M n’avait plus rien à ajouter. Il se leva. Galliard en fit autant. M fit un signe au garçon. Il se tourna ensuite vers Galliard et lui décocha un sourire sarcastique, mais attendri, le sourire qu’on réserve à ceux dont on ne peut se passer et qu’on finit par aimer.

Galliard prit son temps. Il referma le dossier, ajusta sa veste et attendit avant d’emboîter le pas à M.

© SylvieGendreau/PierreGuité - reproduction interdite


Analyse des compétences psychosociales

Un nouveau personnage principal entre en scène, Ayano Matsui, mais on sait peu de choses d’elle à part le fait qu’elle est conceptrice de jeux et qu’elle se déplace beaucoup.

Que pensez-vous de la stratégie de M d’en dire peu pour obtenir plus ?

Est-ce que Gaillard est trop conciliant à l’égard de M en acceptant d’aller à Percé en dépit de ses réticences ou, au contraire, fait-il preuve de souplesse et de qualités d’adaptation ?