4. Richard Carcaud

 

— Puis-je voir votre badge ?

Galliard s’exécuta. Le badge lui donnait accès à tous les sites et bâtiments. À tous les dossiers de Backland, sans exception. Il pouvait consulter toute l’information qu’il jugerait nécessaire dans la poursuite de son enquête.

Le code de sécurité qui lui avait été attribué surclassait n’importe quel collaborateur de Backland qui opérait présentement dans la région, et ils étaient nombreux. Cela, Galliard le sentait, irritait au plus haut point Richard Carcaud. Celui-ci retourna dans tous les sens le badge plastifié. Peut-être n’en avait-il jamais vu de semblable. Ou cherchait-il une faille quelconque qui, par inadvertance, se serait produite dans la fabrication même du laissez-passer.

Galliard reprit son badge et, avec retenue, pour tenter de faire bonne impression, tendit la main. Carcaud lui serra la main et tourna les talons aussitôt. Il se dirigea vers la Toyota. Galliard esquissa un sourire. Carcaud l’avait-il reconnu ? Galliard n’en doutait pas un instant. La Toyota remonta la rue de l’Église.

Il observait Carcaud du coin de l’œil. L’homme était grand, costaud. Ses cheveux châtain clair, clairsemés déjà, retombaient en mèches désordonnées sur un visage cireux, tavelé çà et là de taches de rousseur. Son teint bistre accentuait la pâleur de ses yeux.

Ses mains, larges et potelées, agrippées un peu trop fermement au volant, rappelèrent à Galliard la poigne de l’homme et la brutalité dont il était capable lorsqu’il s’agissait d’infliger une correction. De vieux souvenirs lui revinrent à l’esprit, mais Galliard jugea préférable de les laisser se dissiper dans les brumes de l’oubli.

— On annonce aussi froid demain, se contenta de dire Galliard qui désirait casser le silence qui s’appesantissait. Il se retourna et jeta un bref coup d’oeil en direction de l’île Bonaventure qui avait maintenant disparu, emmaillottée dans un épais banc de brouillard.

Carcaud demeura muet tandis que Galliard observait, médusé, l’étrange décor qui défilait devant lui. Sur plusieurs façades, le logo de Backland trônait en évidence. Sur d’autres, la peinture écaillée sur les bardeaux de cèdres laissait place à un nordet pluvieux.

Les fenêtres placardées témoignaient de l’abandon des lieux. Depuis que le gouvernement avait fermé le parc de l’île et les centres d’interprétation, l’industrie touristique avait périclité. Percé avait perdu son statut de Géoparc mondial. La pêche était plus que jamais réglementée et il était désormais interdit d’exploiter les ressources forestières de la région. Backland avait tout racheté et était devenu, du jour au lendemain, le seul employeur digne de ce nom.

Galliard songeait à la détermination et à la vitesse avec laquelle Backland avait agi. Il avait du mal à s’imaginer Percé transformé en un gigantesque site privé où seraient offerts, dans quelques années, à une clientèle internationale haut de gamme des jeux de réalité virtuelle que l’on pratique en milieu naturel.

Backland avait tout misé sur la haute technologie. Fini les réserves naturelles et les parcs protégés. Maintenant, le touriste, tout en respectant certaines balises, était invité à pénétrer à l’intérieur même des espaces naturels auparavant interdits ou difficilement accessibles, muni de casques virtuels.

Les clients accédaient à ces espaces à l’aide de moyens de locomotion comme des téléfériques et des voiturettes autoguidées, moyennant bien sûr d’imposants forfaits. L’entreprise avait tout racheté et avait l’intention de prendre elle-même en charge la totalité des prestations incluses dans les forfaits : les déplacements, l’hébergement, les activités de loisir et de détente.

— Ayano Matsui n’a pas quitté le territoire. Aucune trace d’elle à Percé ou sur l’île. Elle n’a certainement pas été enlevée.

Galliard, tiré de sa rêverie, revint à lui.

— Où a-t-elle été aperçue la dernière fois ?

— Sur l’île. Lundi dernier. Près du quai. Au lieu d’embarquer sur la dernière navette pour Percé, elle est retournée en forêt. Depuis, plus de nouvelles. L’île n’est pas très grande. Mon équipe l’a fouillée de fond en comble. Aucune trace.

Galliard ouvrit la portière et prit son sac. Carcaud était déjà descendu. Il avait coupé le contact et laissé la clé sur le volant. La Toyota désormais à l’usage exclusif de Galliard, était garée en face de l’ancien presbytère. Galliard examina, pensif et soulagé, la silhouette massive de Carcaud qui, malgré son handicap, marchait avec souplesse sur le trottoir détrempé. C’est à peine si le chef de la sécurité avait pris la peine de le saluer.

© SylvieGendreau/PierreGuité - reproduction interdite


C’est à vous !

Analyse des compétences psychosociales

Voilà qui se corse. On sent qu’il y a anguille sous roche. Galliard a un mauvais souvenir associé à Carcaud, un personnage qui ne semble pas tendre. On comprend également qu’il a probablement fait exprès pour faire attendre Galliard sous la pluie froide et le vent. On ne peut pas dire qu’un esprit fraternel règne entre eux. Galliard est le plus concilant des deux, mais a-t-il le choix ?

Que pensez-vous de l’attitude de Carcaud ?

Que pensez-vous de l’attitude de Galliard ?

Lorsque le passé a laissé des traces, quel comportement devrions-nous adopter ? L’indifférence ? L’affrontement franc ? Une certaine retenue ? La diplomatie ?