Voir c'est croire

Dans le roman de Durian Sukegawa, Les Délices de Tokyo, une septuagénaire, quelques jours avant de mourir, se promène, de nuit, dans le jardin de la léproserie dans laquelle elle a été confinée presque toute sa vie. Elle s’immobilise soudain et, face à la lune, s’extasie, en proie à une révélation.

Art numérique  Pierre Guité

Art numérique  Pierre Guité

Tokue Yoshii s’exprime ainsi : « Dès lors, tout m’est apparu sous un nouveau jour. Sans moi, cette pleine lune n’existait pas. Les arbres non plus. Ni le vent. Sans le regard que j’étais, toutes les choses que je voyais disparaîtraient. C’était tout simple. Et si ni moi ni les humains n’existions, qu’en serait-il ? Pas seulement les humains, si le monde était privé de tous les êtres doués d’émotion, qu’en serait-il ? Ce monde quasiment infini disparaîtrait entièrement. »

Les propos de Tokue Yoshii, la protagoniste du roman, soulèvent un des problèmes les plus difficiles auxquels est confrontée la science moderne : le problème de la conscience.

Au coeur de l’énigme, se situe le rôle à la fois mystérieux et déterminant de l’expérience subjective. La conscience est plus que la somme de toutes les connexions synaptiques du cerveau. L’expérience subjective qui consiste à ressentir une odeur va bien au-delà de l’identification de la région du cerveau responsable de l’odorat.

Selon Robert Lanza, pour tenter de comprendre le mystère de la conscience, et par extension ce que nous appelons la réalité, il faut introduire un élément-clé : l’observateur. Dans la physique moderne, l’observateur joue un rôle primordial. L’univers observable, et par conséquent la totalité de la réalité telle que nous la percevons, est lié à un observateur. L’univers et l’observateur forment une paire indissociable. Sans observateur, et donc sans conscience, l’univers n’existerait pas. Plus encore, Robert Lanza, citant John Archibald Wheeler (9 juillet 1911 — 13 avril 2008), physicien réputé de Princeton pour ses théories sur les trous noirs et les différents aspects de la relativité générale, l’univers contiendrait d’immenses nuages d’incertitude, nuages qui ne seraient pas encore entrés en interaction avec un observateur conscient. Ces nuages constitueraient des territoires dans lesquels le passé ne serait pas encore le passé.

Notre cerveau crée et recrée sans cesse l’univers dans lequel nous évoluons. Il sélectionne, classifie, interprète toutes les données sensorielles que nous captons. Ces créations individuelles et subjectives, issues de cerveaux conscients, s’imbriquent les unes dans les autres et forment un tissu de réalités formidablement complexe. Tout ce que nous n’observons pas, tout ce qui n’est pas soumis à un observateur, n’existe qu’à l’état latent. Dit autrement, en empruntant le langage des mathématiques, une réalité qui n’est pas observée n’existe que dans un nuage de probabilités.

Rien n’existe, ajoute Wheeler, s’il n’est pas observé. Ou comme le dit Tokue dans le très beau film Les délices de Tokyo : « Nous sommes nés pour regarder ce monde, pour l’écouter. C’est tout ce qu’il demande. Et donc, même si je ne pouvais pas devenir professeur, ni travailler, ma venue au monde avait un sens. »


RÉFÉRENCES

Lenza, Robert. Biocentrism. Benbella Books, 2009.

Sukegawa, Durian. Les Délices de Tokyo. Albin Michel, 2016.