Les histoires arrivent à ceux qui savent les raconter.

Photo Pierre Guité. Les histoires arrivent à ceux qui savent les raconter.

Photo Pierre Guité. Les histoires arrivent à ceux qui savent les raconter.

D’entrée de jeu, Jerome Bruner cite Henry James : « Stories happen to people who know how to tell them. » En d’autres mots, à ceux qui savent les raconter, les bonnes histoires prennent corps dans la réalité.

Si l’on applique cette formule à notre propre existence : raconter sa vie, c’est la construire.

À première vue, cette hypothèse peut sembler irrationnelle, mais elle met de l’avant une propriété très importante de l’intellect humain : sa propension à constamment construire et inventer des mondes. Ainsi, le récit de soi, l’autobiographie véritable serait non pas la somme ou le registre de ce que nous avons vécu, mais l’interprétation et la réinterprétation constantes de ce que nous sommes en train de vivre. Le récit de soi deviendrait ainsi un exercice permanent visant à consolider et à donner un sens à tout ce que nous sommes en train de vivre.

La vie —et le récit qu’on en fait— donneraient lieu à un échange permanent en vertu duquel la vie s’inspirerait du récit, et le récit s’inspirerait à son tour de la vie.

De fait, lorsque quelqu’un vous raconte sa vie, il s’agit toujours d’une construction mentale, d’une histoire, et non d’un compte rendu clair, précis et objectif d’un ensemble d’événements passés. L’autobiographie n’est jamais objective, elle est toujours truffée d’erreurs, pleine de tentatives de justifications.

Plus encore, le récit de notre vie, qu’il soit raconté ou gardé secret, structure et « construit » notre existence. Les processus que nous utilisons consciemment ou inconsciemment, que ces processus soient cognitifs ou linguistiques (selon qu''il s'agit d'un récit oral ou écrit), ont le pouvoir de structurer nos expériences perceptuelles, d’organiser notre mémoire, ainsi que de planifier et de faire se produire les événements de notre vie quotidienne. Ultimement nous finissons par devenir ce que nous racontons que nous sommes.


1. SOURCE

Bruner, Jerome. Life as Narrative. Social Research, Vol 71, No 3, Fall 2004, p. 691.