Le jeu des possibles

En tant qu’humains, nous sommes un produit de la sélection naturelle, c’est-à-dire, comme le résume le Prix Nobel français de médecine, François Jacob, une mixture de hasard et de compétition. Nous sommes aussi le résultat d’une très longue histoire. 

Dessin : Pierre Guité, Le jeu des possibles par Sylvie Gendreau, Votre laboratoire créatif.

Dessin : Pierre Guité, Le jeu des possibles par Sylvie Gendreau, Votre laboratoire créatif.

Dans un processus de sélection naturelle, le temps est une composante essentielle. La nature doit disposer de beaucoup de temps pour parvenir à ses fins. La nature est plus patiente que nous.

Nous sommes des objets complexes, constitués d’un très grand nombre de composantes. En tant qu’objets complexes, le processus évolutif de structuration des êtres vivants est soumis à deux règles : (1) à chaque niveau d’organisation des composantes, des contraintes déterminent les règles du jeu et délimitent ce qui est possible de ce qui ne l’est pas ; (2) des circonstances établissent le cours des événements ainsi que les interactions entre les systèmes.

Dans ce jeu des possibles, souligne François Jacob, « avec l’accroissement de la complexité grandit l’influence de l’histoire. » Compte tenu de la complexité des systèmes vivants, l’histoire joue un rôle très important en biologie.

Face à un système biologique, deux questions se posent : Quel en est le fonctionnement ? Quelle en est l’histoire ?

Lorsqu’on retrace l’évolution d’une espèce donnée, on est frappé par le fait que la nature procède tel un bricoleur. Elle dispose de beaucoup de temps et semble en profiter pour explorer de façon exhaustive toutes les options possibles. Elle ne cherche pas la perfection à tout prix. Elle utilise tout ce qui lui tombe sous la main. Tout dépend des circonstances. À force d’expérimenter, elle finit par produire d’étonnants résultats. Bref, la nature bricole.

Le processus créatif du bricoleur s’apparente à celui de la nature. « D’une vieille roue de voiture, il fait un ventilateur ; d'une table cassée, un parasol », précise François Jacob. Si on donne du temps au bricoleur, il produira de grandes choses. Il aura aussi mis au rancart bon nombre de ses composantes (tout comme la nature qui procède par extinction de certaines espèces). En récupérant bon nombres de composantes des systèmes mis au rancart, il peut les utiliser de manière différente. Le bricoleur est un grand récupérateur

La nature ne « jette » pas grand-chose. Notre cerveau en est un exemple. Pour produire le cerveau de l’Homo sapiens, elle n’a pas tout remis à plat. Elle a fait preuve de bricolage, en juxtaposant le néocortex sur le cerveau des mammifères primitifs. Le néocortex commande l'activité intellectuelle et cognitive. La plus ancienne, venue du rhinencéphale, gouverne les activités viscérales et émotives. Le néocortex s’est développé à une vitesse étonnante et l’intégration de ces deux structures ne s’est pas faite de façon aussi harmonieuse que l’on croît. Et elle n’est pas encore terminée !

Les deux approches, celles du bricoleur et celle de l’ingénieur s’appliquent très bien à la créativité et sont, de ce point de vue, complémentaires. L’approche du bricoleur, axée sur l’exploration tous azimuts et la recherche de toutes les combinaisons possibles constituent le versant« divergeant » qui caractérise, par exemple, les séances de brainstorming. L’approche de l’ingénieur se rapproche de l’effort de « convergence » requis lorsqu'après avoir exploré et évalué une multitude de possibilités vient le temps d’optimiser la solution retenue.


SOURCE
Jacob, François. Le Jeu des possibles. Fayard. 1981.