Audace et Créativité

ISABELLE MÈGE S'EXPOSE.

Isabelle Mège a une façon bien à elle d'exprimer sa créativité avec la complicité de photographes qu'elle admire... et de se monter une collection d'art d'une manière originale.

Sans-titre, 2000 de Constant anée, de la collection des 135 images mettant en scène Isabelle Mège.

Sans-titre, 2000 de Constant anée, de la collection des 135 images mettant en scène Isabelle Mège.

Isabelle Mège est secrétaire médicale à Paris. Elle est passionnée de photographie et visite régulièrement les expositions. Ce qui la distingue nettement des amateurs d’art, c’est la démarche qu’elle a entreprise il y a déjà plusieurs années.

Elle procède comme suit :

1. Elle contacte des photographes. Pas nécessairement ceux qui sont les plus connus, mais ceux qu’elle admire.

2. Elle leur propose de créer une image dans laquelle elle sera présente. La formule qu’elle emploie pour les aborder est la suivante : « J’aimerais m’apercevoir à travers votre regard ».

3. Elle n’hésite pas à se déplacer : Liège, Amsterdam, Lausanne, Basel, Barcelona, Prague, et même Caracas.

4. Elle persiste et fait preuve parfois de pugnacité. Comme le démontrent ses premiers contacts avec le photographe Joel-Peter Witkin. Witkin est basé au Nouveau-Mexique. Il réalise des natures mortes crues et provocantes. Mège, intriguée par une série d’images représentant une femme posant avec une carcasse de cheval venant d’être abattu, lui envoie trois lettres : une à la galerie qui le représente à Paris et deux autres à lui directement. Elle n’obtient pas de réponse et décide de lui envoyer trois fioles de son sang. Witkin accepte et, lors d’un déplacement à Paris, réalise une des photos les plus marquantes de sa carrière : une image cauchemardesque dans laquelle Isabelle Mège, allongée et à demi submergée dans une substance noirâtre, ressemble à un succube.

5. Après chaque séance, elle demande au photographe une épreuve signée qu’elle inclue dans sa collection ainsi que les artéfacts qui ont contribué à sa création : les lettres, les notes, les coupures de journaux, parfois les éléments de décor utilisés lors de la prise de vue.

6. Elle fait signer à chaque photographe un contrat stipulant qu’elle se réserve le droit de publier ou d’exposer les oeuvres à des fins non commerciales.

- Elle constitue au fil des rencontres une collection d’images. En 2008, elle a accumulé plus de 300 photos. 130 clichés constituent maintenant ce qu’elle nomme sa collection.

Sur le plan de la créativité, la démarche est intéressante à deux points de vue : (1) l’approche, bien sûr, d’Isabelle Mège, qui consiste à se mettre en scène selon les multiples points de vue de plusieurs photographes ; (2) mais aussi la réaction des photographes eux-mêmes Plusieurs se sont prêtés au jeu : Jeanloup Sieff, Fouad Elkoury, Joel-Peter Witkin, Gilles Cruypenynck. Witkin, entre autres, se rappelle la réaction quasi corporelle de Mège qui désirait fortement que l’image soit réalisée.

Isabelle Mège est-elle une muse ? Selon l’auteure de l’article, Anne Hayward, Mège n’appartient pas à cette catégorie. Mais pourtant, si l’on y réfléchit, c’est justement le fait de ne pas être une muse qui fait sa force. Son anonymat joue pour elle. Le photographe pour qui elle pose n’a pas devant son objectif un modèle professionnel ou une actrice connue.

S’agit-il d’autoportraits ? À l’instar de Cindy Sherman par exemple ? Plusieurs critiques le réfutent et Isabelle Mège elle-même s’en défend. Sa principale motivation consiste à entrer dans l’univers artistique de créateurs. Pas n’importe lesquels, seulement ceux pour qui elle a de l’admiration.

Sur le plan de la créativité, plusieurs éléments sont à retenir. Ils expliquent, en partie, l’efficacité de la démarche :

- L’obsession. Mège qui est aussi réputée pour avoir une connaissance approfondie de la photographie contemporaine, n’hésite pas à faire preuve de pugnacité dans sa démarche. Bill Henson qui a toujours refusé de travailler avec elle peut en témoigner. Il a littéralement été harcelé de demandes répétées de la part de Mège et à chacun de ses déplacements à Paris évitait soigneusement de la croiser.

- La discipline. Isabelle Mège est très méthodique, extrêmement disciplinée. Son mari lui-même, surpris souvent par l’énergie déployée par son épouse, en témoigne.

- Son modus operandi créatif. Mère « sous-traite » son désir de créer à d’autres. Elle utilise les artistes comme un média, mais de manière aléatoire, sans avoir de prise directe sur l’intention de l’artiste, ou sur son processus d’exécution.

- La disponibilité. À l’instar d’une danseuse qui fait abstraction de son identité sait se faire neutre lors des séances de pose. En examinant les oeuvres dans lesquelles elle figure, il paraît évident que sa démarche est narcissique, mais dans le sens existentiel.  

- Le réseau. Mège a créé de toute pièce une communauté d’artistes dont le dénominateur commun, malgré leurs regards très différents, est le fait d’avoir au moins une fois travaillé avec le même modèle. Un élément que les photographes eux-mêmes reconnaissent d’emblée.


1. SOURCE

Hayward, Anne. The Opposite of a Muse. The New Yorker, september 17, 2016.