Le Dataïsme

Art Digital : Pierre Guité, Le dataïsme par Sylvie Gendreau

Art Digital : Pierre Guité, Le dataïsme par Sylvie Gendreau

Depuis qu’Alan Turing a développé sa machine de Turing, machine qui a donné naissance à l’ordinateur, nul besoin d’être un adepte du « dataïsme » pour en subir les conséquences. Tous les informaticiens et tous les ingénieurs de la planète s’efforcent depuis lors de mettre au point des algorithmes, toujours plus sophistiqués les uns que les autres, afin de fabriquer des produits et des systèmes qui prennent en charge et contrôle de manière automatique un nombre croissant de tâches, et ce dans tous les domaines de l’activité humaine, de la robotisation des procédés industriels à l’automatisation des cafetières.

Qu’il s’agisse de l’intelligence artificielle, de la robotique, de la bio-informatique, de la réalité virtuelle ou des modèles de transactions financières, le postulat à la base du dataïsme stipule que ce sont les mêmes lois mathématiques qui s’appliquent pour un processus biochimique ou un algorithme électronique. Ainsi, un nivellement devrait éventuellement voir le jour en fonction duquel un robot, un singe et éventuellement un être humain seraient en quelque sorte sur un pied d’égalité : leurs modes de traitement des données pourraient être entièrement modélisés à l’aide d’algorithmes.  

Vus sous ce jour, les marchés financiers sont d’ores et déjà de formidables systèmes de traitement de données. Un nombre grandissant d’entre eux sont entièrement automatisés. Des algorithmes complexes, qui échappent parfois à l’entendement, prennent en charge, en temps réel, tous les paramètres économiques qui risquent d’impacter les cours d’un marché ou d’une monnaie. Le 6 octobre dernier, en quelques minutes seulement, la livre Sterling a dévissé de manière spectaculaire. Les spécialistes ont alors parlé d’un Flash Crash. Le lendemain, les analystes se sont interrogés. Les algorithmes ont été pointés du doigt. Mais au lieu de mettre en cause un mauvais fonctionnement des modèles informatiques, ils se sont plutôt félicités de la sagesse dont les algorithmes avaient su faire preuve. Selon eux, les marchés monétaires avaient su exprimer clairement leur opposition aux politiques gouvernementales en faveur d’un Hard Brexit. Les marchés, ajoutent-ils, sont sur le point de passer par les cinq stades du deuil, tels que ressentis par l’humain :  

1. Le déni (stade qui a suivi immédiatement l’annonce du Brexit).

2. La colère (le vote qui a mené au Brexit est jugé injuste).

3. La compromission (après tout, il se pourrait que la Grande-Bretagne adopte une ligne douce face à l’Europe, et s’inspire du modèle norvégien ou suisse).

4. La tristesse (le stade actuel qui reconnaît que le Brexit ne se fera pas sans heurt et aura de lourdes conséquences à court et à moyen terme).

5. L’acceptation (un stade ultérieur que ni les marchés ni les humains ne sont actuellement en mesure d’évaluer clairement).

D’un point de vue « dataïste », les marchés se sont comportés de façon très efficace. Leurs algorithmes ont fourni une image tout à fait réaliste de la situation actuelle de l’économie britannique. Plus encore, ils ont su se dresser face à la réaction de déni d’une majeure partie de la population britannique qui croît toujours en un Soft Brexit. Ainsi, les marchés, tout en fonctionnant de manière totalement automatique, ont été plus performants que les humains. Harari, à la fin de son ouvrage, nous met cependant en garde contre une vue data-centrique de la réalité. Car, au-delà de l’efficacité indéniable des systèmes algorithmiques, et de notre dépendance sans cesse accrue à leur égard, d’autres questions d’ordre générales se posent et ne cesseront de se poser au cours des prochaines années :

1. Est-ce que les organismes vivants ne sont que des algorithmes et est-ce que la vie se résume en un traitement de données ?

2. Qu’est-ce qui importe le plus : l’intelligence ou la conscience ?

3. Qu’est-ce qui se produira lorsque des algorithmes hautement intelligents en sauront plus sur notre compte que nous-mêmes ?

Qu'est-ce que le dataïsme ?

Le dataïsme est une idéologie scientifique qui consiste à croire que l’univers entier est composé essentiellement de flux de données. L’existence même de n’importe quel objet serait déterminée par les échanges de données qu’il négocie avec son environnement et sa contribution au traitement de ces données.

Et comme si elle répondait à ce billet, lisez la fiction de Linda Rolland dans la revue du Cube, création numérique de décembre. 


1. Références

Jill Treanor, Justin McCurry in Tokyo and Rob Davies. Bank of England investigating dramatic overnight fall in pound. The Guardian, October 2016.

Yuval Noah Harari. Homo Deus. Harper Collins, 2016.