Il sera une fois… le désir convivial

Conte sur la possibilité d’un désir convivial, inspiré (au début),  par le De Trinitate de Saint Augustin

par Alain Caillé

Le 20 décembre 2050, à la veille des vacances de Noël, Wu-Édouard Mbembe, professeur d’histoire de la civilisation mondiale à l’Université généraliste de Brazzatown débute son dernier cours du trimestre en rappelant à ses étudiants ce dont ils étaient convenus : résumer en trois grands tableaux, comme autant d’arrêts sur image, le processus qui a permis à l’humanité, contre toute attente, de renouer avec la dynamique de civilisation et de faire régner la paix sur l’ensemble de la planète « Ibrahim, Sarah, Kim, tonitrueWu-Edouard Mbembe de sa voix de stentor habituelle, vous vous étiez déclarés volontaires, pour présenter le travail que vous deviez réaliser avec vos camarades. Êtes-vous prêts ? 

Oui, répondirent les trois jeunes gens. 

Eh bien, nous vous écoutons.  À toi de commencer, Ibrahim.

    Premier Tableau : Trois discours du désir

    Saint Augustin, dans son traité De la Trinité, raconte l’histoire suivante. À l’époque de l’Empire romain, un comédien parcourait régulièrement certaines provinces. Dans chaque ville, après avoir terminé son spectacle, il annonçait à son public : « Ce soir je vous révélerai ce que vous désirez tous. Faites-le savoir, venez nombreux ». Et le soir venu, en effet, une foule immense se pressait pour l’entendre. « Je sais ce que vous désirez tous, déclarait alors l’acteur d’un ton assuré, comme s’il puisait son savoir à une source sacrée, aussi mystérieuse qu’incontestable. Vous voulez tous acheter bon marché et vendre cher ». À ces mots, la foule entière, ravie et éblouie devant tant de pénétration s’exclamait : « Oui, c’est bien vrai, c’est exactement cela. Il nous a percés à jour ». 

    Mais, à la même époque, un autre acteur recourant au même procédé donnait toutefois une réponse bien différente. « Je sais ce que vous désirez tous, disait-il à la foule d’un ton aussi assuré et inspiré que son concurrent, vous voulez tous être loués et estimés, vous désirez qu’on vous aime, qu’on vous honore et qu’on vous révère ». À ces mots, la foule entière, ravie et éblouie face à tant de perspicacité s’exclamait : « Oui, c’est bien vrai, c’est exactement cela. Il nous a percés à jour ». 

    Un troisième acteur, aux allures de prophète, tenait cependant un autre propos encore : « On m’a rapporté ce que vous disent les histrions qui parcourent votre province et qui vous trompent avec leurs belles paroles et leurs sophismes. Sachant que vous aspirez tous au bonheur – que peut-on souhaiter d’autre, en effet ? –, ils tentent de vous faire accroire que vous pourriez y accéder en trompant votre prochain pour acheter au meilleur prix possible et vendre plus cher qu’il ne se doit. Ou bien encore que vous pourriez trouver le bonheur en vous efforçant de gagner les bonnes grâces du plus grand nombre par des manœuvres serviles et dégradantes. Mais qui ne voit que ces réponses sont absurdes et fallacieuses ? Si vous voulez tromper les autres, vous serez trompés par eux. Et il n’y a pas plus instable et incertain que la faveur populaire. Loué et adulé un jour, vous serez méprisé et voué à l’opprobre de tous le lendemain. Non, en vérité, je vous le dis, le seul moyen d’être heureux de manière absolument durable et certaine, c’est de placer tous vos espoirs et tout votre amour dans un dieu tout puissant. 

    En réalité, et Augustin en convient le premier, lui qui estimait à plus de deux cents les écoles et les définitions différentes du bonheur qui s’étaient affrontées durant l’Antiquité, en réalité ces discours n’avaient rien de neuf. On les connaissait déjà depuis bien longtemps. Ce qu’Augustin ne pouvait pas prévoir, cependant, c’était leur postérité. Au cours des siècles les adeptes du premier discours, le discours de l’économie et du besoin, allaient se recruter tout d’abord chez les commerçants et les banquiers, bien sûr, chez les artisans et les industriels, puis gagner peu à peu des pays et des nations entières. Grâce aux raffinements de la science économique ce furent dès la fin du XXe siècle des robots truffés d’algorithmes qui commencèrent à acheter au moindre coût et à vendre le plus cher possible. Ils n’achetaient plus des biens ou des services, mais de l’argent ou des promesses d’argent, et cela en une nanoseconde. Au-delà de toute puissance de calcul et de raisonnement humains. 

    Les adeptes du deuxième discours, le discours du désir de reconnaissance, se sont recrutés tout d’abord au premier chef chez les guerriers et les aristocrates, prêts à risquer leur vie pour une noble cause – « Vive le roi, vive l’empereur » - ou, plus inconsidérément, pour une simple querelle de point d’honneur. Recherchant la gloire - la vaine gloire, disaient leurs critiques -  jusque dans la gueule des canons ou dans le moindre duel, déclenché pour un oui, pour un non, ils revendiquaient le monopole de l’honneur et de la reconnaissance. Vers la fin du XXe siècle, là encore, ce monopole enfin brisé, tout le monde se mit à désirer être reconnu publiquement, ne serait-ce qu’un quart d’heure. Chacun voulut pouvoir être fier de sa religion, de sa culture, de ses valeurs, de sa sexualité, de son genre, de son pays, de son travail, de sa personnalité singulière. Tous désirèrent être aimés, respectés et estimés. Ce discours du désir et de la reconnaissance était relayé par nombre de philosophes, d’anthropologues ou de psychanalystes.      

    Pendant des siècles, et même des millénaires, cependant, commerçants et guerriers, champions du besoin ou héros du désir, ont affirmé, au moins en paroles, la supériorité de principe du troisième discours, le discours des dieux et de l’amour. Le discours de la religion. Dans le royaume des idées, guerriers et commerçants cédaient le pas aux prêtres, aux pontifes et aux prophètes, quand bien même ils exerçaient en réalité le pouvoir sur eux dans le royaume de la richesse ou dans celui des armes et de la force. C’est au nom des dieux que les guerriers combattaient, en évoquant les préceptes de la religion, même si le plus souvent ils n’étaient animés que par le seul plaisir de se battre ou par l’espoir de trouver la gloire. Ou bien, plus prosaïquement, la richesse que procurent les rapines. C’est en donnant aux représentants des dieux de quoi bâtir églises, temples, mosquées, pagodes, synagogues, monastères ou cathédrales que commerçants et banquiers, de leur côté, espéraient trouver le salut de leur âme. 

    Pendant une bonne partie du vingtième siècle on s’était persuadé que le discours de la religion était voué à s’éteindre peu à peu. Qu’il allait déserter en tout cas la place publique pour ne plus subsister que dans des cultes privés. Or, au début du vingt et unième siècle on le vit renaître de ses cendres, plus vivace que jamais. Les guerres de religion qu’on croyait d’un autre temps, revinrent sur le devant de la scène. Et l’humanité s’interrogea. 

    -Très bien, excellent résumé, déclare Wu-Edouard Mbembé. A toi Sarah. 

    Deuxième tableau : la fin des temps ? 

    Nous voici maintenant en 2030. L’humanité est au bord du désespoir. Des pays autrefois riches et puissants ont sombré dans la misère et le chaos. D’autres qui étaient pauvres se sont enrichis en un premier temps, puis ont vu leur développement s’arrêter. Il n’y a de toute façon plus assez de sources d’énergie, de pétrole, de charbon et d’uranium, et plus suffisamment de matières premières pour soutenir une croissance durable. Dans nombre de régions du globe, l’air est devenu irrespirable au moins un jour sur deux. Partout, le chômage s’accroît de façon démesurée, car non seulement il est inutile d’embaucher en période de stagnation ou de récession, mais un grand nombre de tâches peut désormais être effectué, mieux et pour moins cher, par des robots, qui ne se mettent jamais en grève. Même des tâches réputées autrefois qualifiées, les tâches des classes moyennes. Pendant que la misère gagne la planète, quelques centaines de milliers de riches, toujours plus riches, vivent dans des paradis fiscaux, protégés par de hautes murailles, des barbelés, des chiens et des hommes de main. Il leur faut se protéger à la fois contre la colère et la haine de toutes les couches sociales qui ont connu le déclassement, et contre le désespoir des miséreux et des réfugiés climatiques. Ces derniers se comptent maintenant par dizaines de millions, ou plus, depuis que la fonte de la banquise s’est accélérée dans l’Arctique et en Antarctique, et que le niveau des océans a monté de presque un mètre. Plus personne ne sachant de quoi demain sera fait, de plus en plus nombreux sont ceux qui rejoignent le crime organisé. La corruption règne partout en maître. 

    Les religions de leur côté tentent de préserver ce qui peut l’être du sens du bien commun, et de défendre les règles élémentaires de la moralité publique et privée. Mais elles peinent à convaincre car ceux qui souffrent de la misère et de la peur sont de moins en moins sensibles à la promesse d’un paradis après la mort. Tant qu’à faire, ils préféreraient accéder au paradis fiscal sur terre, et le plus vite possible. Vouées à prôner la paix, la modération et l’amour, les religions elles-mêmes sont entraînées dans ce tourbillon et deviennent à leur tour facteurs et amplificateurs des guerres qui embrasent des régions entières : Allah contre Dieu ou Yahvé, et réciproquement. Le Bouddha contre l’islam. L’islam sunnite contre l’islam chiite, dans leurs multiples variantes. Et réciproquement.     

    Face à ce désastre, partout dans le monde des voix s’élèvent, des expériences sont imaginées pour tenter de conjurer la catastrophe. De multiples pistes sont explorées. Tout le monde, en réalité, voit bien ce qu’il faudrait faire, en principe. Il faudrait, tout d’abord, s’attaquer à l’invraisemblable montée des inégalités qui a explosé sur toute la planète à un rythme sans cesse accéléré depuis une cinquantaine d’années. C’est elle qui alimente la corruption et qui favorise le crime organisé. Et, réciproquement, sans corruption et crime organisé, l’inégalité et l’extrême richesse ne pourraient pas prospérer. Car comment les plus riches pourraient-ils sans cela continuer à obtenir chaque année 10 à 15 % de rendement sur leurs capitaux investis dans des économies en croissance atone ou nulle ?

Faut-il alors faire machine arrière ? Retourner à un stade antérieur de l’Histoire humaine ? Mais lequel ?  De plus en plus nombreux sont ceux qui commencent à penser que la fin de la croissance économique n’est pas celle du progrès. Elle n’est que la fin de l’accroissement régulier du pouvoir d’achat monétaire des biens et services marchands. Or, il est possible de vivre mieux, infiniment mieux, en paix et en sécurité, sans croissance du pouvoir d’achat monétaire, à la condition qu’il soit mieux réparti et que la créativité de tous soit encouragée. C’est à cette condition seulement qu’il sera également possible de faire face au réchauffement climatique, à la pénurie des ressources énergétiques et minières, ainsi qu’aux diverses formes de pollution. Et donc aux guerres et aux crimes qui résultent de tous ces dérèglements. 

    De cela tout le monde en 2030 est intimement convaincu. Rien cependant n’avance et ne laisse percevoir la moindre possibilité d’une issue heureuse aux désordres dramatiques du monde. C’est que nul ne sait quelle réponse apporter à un problème dont tous pressentent qu’il est crucial mais que personne ne sait véritablement nommer :  le problème de la nature du désir humain. Qu’est-ce qui l’alimente ?  Est-il maîtrisable ? Peut-il être ou devenir convivial ? N’est-il pas au contraire toujours voué à la démesure, à l’illimitation, à l’hubris ? Comment, commence-t-on à se demander partout, comment reprocher aux plus riches de vouloir le devenir toujours plus si nous désirons la même chose qu’eux ? Au nom de quoi critiquerions-nous le désir de reconnaissance des grands artistes, des sportifs d’exception, des écrivains ou des scientifiques de génie, alors même que nous les admirons et que, dans le domaine que nous chérissons, ils nous servent de modèle ? Nous voudrions être comme eux. Et pourquoi encore dénoncer la religion ou les valeurs des autres, alors que nous les connaissons et les comprenons aussi mal qu’ils ne connaissent et ne comprennent les nôtres ? Ils nous font la guerre ? Mais pouvons-nous être sûrs que nous ne l’avons pas commencée nous-mêmes ? Personne ne sait quand a commencé la guerre ni si quelque chose pourra y mettre un terme un jour. Force est de constater que toutes les religions et toutes les morales s’y sont essayées, mais qu’aucune n’a vraiment réussi jusqu’à présent. 

 -Très bien, très bien, commente le professeur Mbembé.  A toi de jouer, maintenant, Kim. 

    Troisième tableau : le symposium du désir 

    Le 15 février 2031, les huit cent cinquante-sept intervenants venus de toutes les régions du monde au Congrès dit Congrès de la dernière chance, dans l’immeuble de l’ONU, fermé depuis sept ans, concluaient ainsi : nous n’avons plus le choix. Il nous faut maintenant résoudre une fois pour toutes l’énigme des énigmes, et comprendre enfin pourquoi malgré tous leurs désirs de paix et de fraternité, les humains finissent toujours par retomber dans la haine et le conflit. Où est donc la fêlure dans leur désir qui fait que tôt ou tard il se retourne contre lui-même ? Si nous ne parvenons pas maintenant à répondre au plus vite à cette question alors l’humanité périra. Moralement, et même peut-être aussi physiquement. 

    Par une décision votée à l’unanimité, le Congrès décida de convoquer neuf représentants de chacun des trois discours du désir que les congressistes avaient identifié comme les plus pertinents et les plus plausibles : le discours du besoin et de l’économie, le discours de la quête de reconnaissance, le discours des dieux et de l’amour. 

    Les conditions imposées aux vingt sept champions étaient drastiques. Confinés dans un logement spartiate et réduits à une nourriture frugale, il leur était interdit de sortir de la maison dans laquelle ils se retrouvaient claustrés. Ils ne retrouveraient leur liberté que le jour où ils se seraient mis d’accord entre eux à l’unanimité. Faute de pouvoir y parvenir, ils pourraient voter en faveur d’une des deux autres conceptions du désir que la leur. Celle qui recueillerait le plus de voix serait déclarée gagnante et on tenterait d’organiser la coexistence des humains sur cette base. 

    Comme on pouvait s’y attendre, pendant plus de trois mois ce ne furent que railleries, admonestation et quolibets échangés entre nos vingt-sept hérauts, chacun pointant les faiblesses logiques, les inconsistances des autres, ou montrant à quel point la réalité démentait leurs hypothèses de départ comme leurs conclusions. Jour après jour des alliances insolites se formaient, à front renversé, pour terrasser un adversaire commun, puis se défaisaient le lendemain pour s’inverser le surlendemain. Chacun taxait chacun, et même au sein de son propre camp, d’idéalisme bêtifiant, de matérialisme borné, de niaiserie, d’empirisme mal placé, de trancendantalisme improbable, d’apriorisme injustifiable, de cynisme insupportable, d’angélisme grotesque, et bien d’autres amabilités encore. Jamais autant d’intelligence et de subtilité n’avaient été déployées pour démontrer la sottise des autres. Toute l’histoire de la philosophie, des sciences sociales et des religions se retrouvait ainsi mobilisée dans une sorte de joute agonistique sans fin.  À laquelle tous prenaient plaisir au début. 

    Mais on n’avançait pas d’un pouce, et peu à peu les participants commençaient à se lasser de ces échanges stériles. L’espoir de vaincre se faisait toujours plus improbable, alors que, pourtant, les différences entre les uns et les autres qui avaient semblé au début si immenses, si inconciliables, apparaissaient au fil du temps des plus ténues. Le cent-troisième jour, une économiste, un philosophe et une personnalité religieuse qui avaient évoqué cette possibilité en partageant un thé insipide, proposèrent qu’une commission de trois membres fasse le point et esquisse une hypothétique motion de synthèse. Leur proposition fut accueillie par un soulagement général, et ils furent aussitôt élus pour composer cette commission. Tant d’arguments, déjà, avaient été échangés durant ces trois mois, tant de discussions approfondies, qu’ils ne furent qu’à moitié surpris d’aboutir en quelques jours à un accord sur trois séries de propositions, qu’ils présentèrent devant l’assemblée générale des délégués, après plusieurs navettes auprès de leurs amis respectifs. Voici comment il est possible de résumer leurs trois conclusions : 

    - Tout d’abord, il n’y a pas lieu d’opposer absolument les trois conceptions du désir qui s’affrontent. Chacune englobe et interprète les deux autres, et est interprétée et englobée par elles. Au-delà de la sphère étroite du besoin, c’est le désir d’être reconnu et celui d’être en règle avec les dieux ou les entités invisibles, qui alimentent le désir de possession. Symétriquement, on ne peut pas être reconnu sans recevoir une quantité de biens qui cristallise cette reconnaissance, et on n’est jamais reconnu, en définitive qu’au prorata de ce qu’on a donné, ou de ce qu’on pourrait donner. L’obéissance aux dieux et aux valeurs ultimes, enfin, n’a de sens que si elle permet à chacun d’obtenir la quantité de biens nécessaire à son existence et de jouir de la reconnaissance de sa singularité. 

    - Par ailleurs, les modalités du désir varient selon les individus. C’est pourquoi il ne peut pas y avoir de théorie générale du désir valant a priori pour tout le monde. Mais ce dont nous avons absolument besoin ce n’est pas d’une théorie générale du désir mais d’une distinction claire entre désirs légitimes et illégitimes. Tous les désirs, en effet ne sont pas admissibles, et il faut donc bien que ceux des humains qui en sont la proie apprennent à céder sur la part délétère de leur désir. Sont légitimes les désirs dont l’expression permet aux humains de vivre et de coopérer en s’opposant sans se massacrer. 

     - Est donc légitime, enfin, le désir de possession qui ne se transforme pas en pléonexie, en désir d’avoir toujours plus. Est légitime le désir de reconnaissance qui ne se transforme pas en hubris, en désir d’échapper à l’humaine condition et à la commune humanité. Est légitime l’amour des dieux qui ne se transforme pas en haine des hommes et du monde. 

A la surprise générale, aucune main ne se leva dans l’assemblée pour exprimer désaccords, critiques ou contestations. Etait-ce en raison de la lassitude générale ? Toujours est-il qu’après un moment de stupeur face au silence qui n’en finissait pas, la présidente de séance demanda qu’on passe au vote. A la surprise de tous, encore une fois, les trois propositions furent acceptées à l’unanimité. Et à l’unanimité également il fut décidé d’appeler « convivialisme », pensée du vivre ensemble, la doctrine qui permettait de faire coexister de manière cohérente ces trois propositions.

    Ces dernières ne furent pas rendues publiques aussitôt. On jugea préférable de rédiger auparavant toute une série d’attendus et d’explicitations, ne fût-ce que pour montrer qu’on avait bien travaillé. Ce n’est donc que dix jours après, qu’une fumée multicolore s’éleva de la cheminée principale de la maison. Elle voulait dire : « Nous avons une doctrine. Une doctrine partageable par toutes les humaines de bonne volonté. Nous savons dans quelle direction aller. Chacun peut y entrer selon son histoire propre, à partir de ses propres croyances, dès lors qu’il est conscient que l’avenir de l’humanité et la survie de la planète sont en jeu, et qu’il n’y a pas d’exigence plus pressante que d’apprendre à coexister en nous opposant sans nous massacrer ».    

    La nouvelle se répandit comme une traînée de poudre dans le monde entier. Très vite chacun eut à cœur d’arborer le symbole de la nouvelle pensée du monde et d’œuvrer à sa réalisation. Un grand nombre des très riches, qui n’attendait que ça, s’y rallia rapidement. Tout aussi vite, céder à la corruption apparut infamant. Il fallut un peu plus de temps pour que les soldats des armées en conflit et les membres des gangs criminels commencent à les déserter, mais dès que le mouvement fut amorcé, il alla crescendo et rien ne put l’arrêter. C’est qu’il y avait tant à faire par ailleurs : inventer un monde de prospérité conviviale sans croissance du PIB, et panser tous les malheurs du monde hérités des siècles passés. Enfin, cela va sans dire, à travers le monde, hommes et femmes de toutes couleurs et de toutes religions, se marièrent ou s’unirent. Et ils eurent beaucoup d’enfants. Mais pas trop. 

- Parfait, jeunes gens, conclut alors George-Edouard Mbembé, vous avez bien travaillé. On s’y serait presque cru. Merci. Nous allons maintenant, pouvoir fêter Noël, la fête du solstice d’hiver, qu’on appelle autrement, vous le savez, dans d’autres régions du globe. Cette fête revêt cette année une importance et une signification toutes particulières. C’est la première fois dans l’histoire de l’humanité qu’il n’y a aucune guerre, nulle part. Pourvu que ça dure.


Alain Caillé, professeur émérite de sociologie à l'université Paris Ouest Nanterre La Défense, directeur et fondateur de la Revue du Mauss (Mouvement anti-utilitariste en science sociale), est l'auteur d'une vingtaine d'ouvrages dont, Théorie anti-utilitariste de l'action. Fragments d'une sociologie générale (2009, La Découverte), et, plus récemment, Pour un manifeste du convivialisme (2011, Le Bord de l'eau), Anti-utilitarisme et paradigme du don. Pour quoi ? (2014, le bord de l'eau) et (avec J-E.Grésy), La Révolution du don. Le management repensé à la lumière de l'anthropologie (2014, Éditions du Seuil).

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