AVANT L'IDÉE

Au cours des prochaines semaines, nous explorons le thème du rêve. Deux façons de l'observer, le regard du scientifique et celui de l'artiste. L'esprit créatif aime les interstices. Il vit souvent aux abords du chaos. Sur le fil. Entre le visible et l'invisible. Il cherche à voir au point de se faire mal aux yeux. Il scrute le ciel et la lumière. Il en va de même du rêveur. Il cherche à voir ce que les autres ne voient pas. Les plus doués y arrivent. Le jour, ils inventent. La nuit, ils apprennent. Les surdoués contrôlent même leurs rêves. Les plus grands créateurs sont souvent de fabuleux rêveurs. Tentons d'apprendre à voir ce qu'ils voient.

CETTE EXPOSITION S’ATTACHE À CE QUI SE SITUE EN BORDURE DE NOS SENS ET DE NOTRE CONNAISSANCE, DE NOTRE IMAGINATION ET DE NOS ATTENTES. JE M’INTÉRESSE À L’HORIZON, QUI POUR CHACUN DE NOUS SÉPARE LE CONNU DE L’INCONNU.
— OLAFUR ELIASSON

Cette exposition tombe à point pour rejoindre le cœur de nos questionnements. Olafur Eliasson compte parmi nos artistes préférés tant par sa démarche profondément humaniste que par ses œuvres et ses propos qui ajoutent de la profondeur à nos réflexions. Ses origines nordiques ont inscrit en lui des gènes d'intelligence collective comme on en rencontre encore trop rarement. Dans son studio à Berlin, 85 personnes dont des artisans, des techniciens spécialisés, architectes, archivistes, administrateurs, historiens d’art, web designers, graphistes, réalisateurs et cuisiniers collaborent. Les différents travaux d’Eliasson, qu’il s’agisse de sculpture, de peinture, de photographie, de cinéma ou d’installation, ont été largement exposés à travers le monde: Chaque matin je me sens différent, chaque soir je me sens le même au MAM, Paris (2002), The Wheather project (2003) à la Tate Modern de Londres, The New York City WaterfallsTake your time au MOMA de New York (2008) et Riverbed au Louisiana Museum de Copenhague (2014). Ce qui nous plaît, c'est que sa pratique de l’art n’est pas limitée aux musées et aux galeries, elle touche une communauté beaucoup plus large à travers des projets architecturaux et des interventions dans l’espace public.

En nous déstabilisant 'juste assez' l'artiste nous fait faire de petits sauts de conscience. Où sommes-nous ? Dans quelle réalité ?  Ces moments privilégiés avant qu'une idée naisse, quand nous n'avons ni la forme, ni le mot, mais seulement le ressenti, l'émotion de l'avant... sont des territoires précieux que nous devons chérir.  Ces territoires en bordure du visible et de l'Invisible, il nous les rappelle avec chacune de ses œuvres. Mais cette fois, l'expérience est encore plus audacieuse puisqu'il « fait exploser les frontières dans une tentative de faire entrer l'univers à travers une œuvre d'art totale » comme l'explique la commissaire générale de l'exposition Contact, présentée à l'occasion de la deuxième phase inaugurale de la Fondation Louis Vuitton qui se poursuit jusqu'au 16 février 2015.

« Portant une attention renouvelée à la situation de l'homme dans son milieu, Olafur Eliasson aime s'appuyer sur les avancés les plus récentes de la pensée. Jouant sur la capacité d'empathie du visiteur l'artiste s'attache à le rendre partie prenante et à l'amener à vivre une expérience multisensorielle complexe remettant en cause sa  perception visuelle et, à travers elle, ses certitudes, dans une oscillation|lumière, présence|absence, affirmation|doute, » précise la bretonne Suzanne Pagé, qui a œuvré au Musée d'art moderne de la ville de Paris pendant plus de 33 ans (410 expositions) avant de prendre les destinées de la Fondation Louis Vuitton.

C'est d'ailleurs grâce au Musée d'art moderne de la ville de Paris en 1998, que nous avons découvert Olafur Eliasson en France lors de l'exposition collective, « Nuit blanche, scènes nordiques : les années 1990. » Pour Eliasson, Paris présente un mélange fécond d'aménagement formel et informel qui a toujours attiré son attention. Pour cette exposition, les artistes s'étaient demandé quelle serait la prochaine étape pour la ville ? « Nous avions conclu que cela se passerait à l'ouest de Paris, à Nanterre, juste à côté de la Défense. À l'époque, ce quartier était une sorte d'extension utopique de Paris, pensée pour préparer le siècle à venir, ce qu'il a plus ou moins réussi à faire. J'ai conçu le projet en lien avec ce contexte de réussite et d'échec urbain. Les blocs de glace étaient placés à Nanterre sans indication aucune de leur nature artistique, même si nous les avions photographiés. En parallèle, j'avais exposé des blocs de glace au MAM, qui étaient remplacés une fois fondus. Cet aspect éphémère et ludique de la glace lui confère toute sa beauté. De façon générale, je pense que le succès d'une œuvre d'art ne dépend pas de sa situation, du fait qu'elle soit placée en intérieur ou en extérieur, dans un musée ou dans la rue. L'art peut être partout. Le contexte est toujours une composante de l'œuvre plutôt qu'une limite.»

Dans tous ses projets, Eliasson demande toujours aux spectateurs de contribuer à l'œuvre d'une manière ou d'une autre, d'en être une partie constituante. Pour lui, une œuvre d'art ne se termine jamais. Elle a un début, mais jamais une fin. C'est un flux. Comme de la pré-naissance de l'idée à l'idée. Comme du rêve à la pensée.

En s'intéressant à ce qu'il y a avant l'idée, les expériences et la pensée d'Olafur Eliasson nous passionnent d'autant plus. Cela rejoint notre réflexion sur la créativité et le mouvement.

Que le rêveur dorme ou qu'il soit éveillé, les moments vécus ou imaginés se produisent dans un flux. Il n'y a ni limite, ni frontière. Le territoire est fertile et mérite une réflexion. Plusieurs questions se posent. Quelles portes permettent d'y acccéder ? Comment entre-t-on dans un rêve ? Comment l'interpréter ? Comment entre-t-on dans une œuvre d'art ? Pistes à suivre et à venir dans nos prochains articles. Inscrivez-vous à notre Newsletter pour n'en manquer aucun.

Pour aller plus loin :
Lire l'article dans Art Talks sur Contact et Olafur Elisasson.
Lire aussi, Bien dormir pour mieux réfléchir.