CHAPITRE PREMIER - La curiosité de Pico

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J’ai finalement réussi à m’échapper de ma cage dans laquelle j’étais enfermé depuis ma naissance. Madame Cain avait heureusement laissé la trappe ouverte. Je me suis envolé. Loin, très loin. Pendant un moment, j’ai cru que mes ailes ne me supporteraient pas. Mais mon élan était trop puissant, le désir trop fort. Je ne sais pas pendant combien de temps j’ai volé, en tourbillonnant, en faisant des cercles dans le ciel, ajustant mon vol. Épuisé, je me suis laissé planer, les ailes grandes ouvertes. J’ai atterri dans un parc et je me suis posé sur une table, à l’ombre d’un grand arbre.

La table était déserte. L’occupant avait laissé un carnet grand ouvert. Je me suis avancé et c’est là, victime de ma curiosité, que je me suis penché pour regarder et que j’ai immédiatement été happé par une page blanche.

Quand je repense à ce jour, je m’en veux. J’ai beau tenté de me consoler. Je me dis que ma curiosité était justifiée. Je n’avais rien connu d’autre que l’enfermement. Mais je dois tout de même reconnaître que le seul temps de liberté que j’ai connu se chiffre en minutes et se mesure en mètres : le temps et la distance nécessaires pour voler depuis la fenêtre de l’appartement jusqu’à la table de pique-nique.

Au moins dans ma cage qui, je dois le reconnaître, était assez vaste, je pouvais voler de haut en bas, de l’avant vers l’arrière. En d’autres mots, je pouvais voler en trois dimensions. Dans une page, je ne peux me déplacer que dans deux dimensions : en hauteur, vers le haut de la page, ou vers le bas ; en largeur, vers la gauche de la page, ou vers la droite.

Pour ajouter aux inconvénients de ma captivité, il m’est impossible de voir au-delà du carnet. Devant ou derrière, je ne vois rien. Je ne vois que le blanc de la page. Lorsque je me déplace d’une page à une autre, j’ai l’impression de parcourir un vaste paysage recouvert de neige.

Crier, sautiller, picorer les rebords des pages, battre des ailes ne servent à rien. Il me faut me rendre à l’évidence. Je suis prisonnier d’un carnet vierge. S’agit-il d’un livre ? Un livre qui n’a pas encore été écrit ? Ou d’un simple carnet de notes ? S’agit-il d’un de ces carnets que l’on achète et que l’on n’ utilise jamais ? Risque-t-il de se retrouver dans le fond d’un tiroir.

J’ignore depuis combien de temps je suis ici. Il m’arrive de m’endormir. Lorsque je me réveille, je me dis qu’il s’agit d’un jour nouveau, mais rien ne le distingue du précédent. Je n’ai aucune façon de faire le décompte des jours qui passent. Sans repère et perdu dans ce blanc immense, ma mémoire est défaillante.

Tout est désespérément immobile. Je ne sais pas si un jour je pourrai m’en sortir. Je me sens épuisé et j’ai le moral dans les talons. Je ne veux pas échafauder de projets. Je ne veux plus m’imaginer ce que je ferais si je parvenais à m’enfuir. J’aimerais ne plus ressasser ce qu’il serait advenu si je n’avais pas mis le bec dans ce carnet.

De guerre lasse, j’ai décidé aujourd’hui d’arpenter le carnet de long en large. De la première page à la dernière. Pour me dégourdir les pattes. Je l’ai fait à deux reprises pour m’assurer d’avoir tout examiné. En vain. Pas la moindre trace, pas le moindre renflement, la moindre salissure sur le papier. Tout est parfaitement lisse et blanc. Puis, après deux parcours complets, le souffle court, je me suis affalé sur la première page. C’est alors, couché, en levant la tête, que j’ai aperçu des traits noirs. Je me suis levé et j’ai voltigé aussitôt vers le haut de la page. C’est là que j’ai vu, écrits à la mine, une succession de mots, sans verbe ni complément. J’en ai déduit qu’il s’agissait du titre : Pirater sa vie.

J’ai d’abord cru à un canular. Une mauvaise blague infligée par mon imagination. J’ai passé l’extrémité d’une de mes ailes sur le papier. Il s’agissait bel et bien de lettres tracées au crayon, bien grasses et affirmées. Un frisson d’effroi me parcourut les ailes ! Être prisonnier d’un livre dont le titre me forçait à reconsidérer ma situation sous un angle nouveau. J’ignorais pourquoi, mais je me sentais directement concerné.

M’avait-on piraté ? Si oui, pour quelle raison ? À qui cela profiterait-il ? Jusqu’à maintenant, j’avais toujours cru que ma condition était le résultat du hasard. Je n’avais pas eu de chance, c’est tout ! Je n’incriminais personne, pas même le destin. Alors que maintenant, le doute s’instille. Suis-je victime d’une machination ? Pour ajouter à ma confusion, en relisant le titre, je m’aperçois qu’on peut l’interpréter d’au moins deux façons : de manière passive, le livre ferait état d’un cas de piratage de vie qui a déjà eu lieu et dans lequel le protagoniste est la victime ; ou de manière active, le lecteur sera invité à pirater sa propre vie. Envisager la seconde hypothèse me laisse pour le moins perplexe…