Leçon No 3 — L'Énergie

LEÇON #3L'ÉNERGIE

Écouter, Soigner, Écrire, Transmettre, Nager

 d'où viennent les forces du Dr Sacks ? 

Tout au long de sa vie, Oliver Sacks a fait preuve d'une grande productivité. En lisant son autobiographie, on se dit quelle énergie remarquable. Sa curiosité, sa qualité d'écoute, son besoin d'écrire, de lire et de partager... semblent être de puissants moteurs. 

LE SECRET
D'OLIVER SACKS

Rien ne semble ralentir le Dr Sacks : des migraines et des hallucinations dès l'enfance, un déficit visuel, une jambe blessée, la perte d'un œil...  et plus il avance dans la vie, plus il semble prolifique, conscient, percutant... même l'âge ne semble pas le ralentir. Quel a été son secret ?

Comme il l'écrit, de manière très émouvante, dans le New York Times, lorsqu'il a appris de ses médecins qu'il allait bientôt mourir :  « J'ai été capable de considérer ma vie, comme si je la voyais à partir d'une haute altitude, une sorte de paysage et avec la sensation de plus en plus profonde d'une relation entre chacun de ses fragments, cela ne signifie pas que j'en ai fini avec la vie, au contraire, je me sens intensément en vie et je veux et j'espère durant le temps qu'il me reste approfondir mes amitiés, dire au revoir à ceux que j'aime, écrire encore et voyagé si j'en ai la force et parvenir à de nouveaux niveaux de compréhension et d'intuition. »

Oliver Sacks cite le philosophe Kierkergaard :

« La vie ne peut être comprise qu'en regardant derrière soi, mais elle ne doit être vécue qu'en regardant devant. »

Quelle réussite d'arriver au bout du chemin avec le sentiment d'avoir fait tout ce qui devait être fait, et de rester concentrer pour terminer ce qui reste à faire. Quelles leçons retenir de son remarquable parcours ?

1. La curiosité

Oliver Sacks a toujours été curieux. Très jeune, il harcelait sa mère de questions sur le pourquoi des choses. Elle lui répondait de son mieux, souvent avec des réponses qu'il ne pouvait comprendre, plus tard ces souvenirs ont refait surface... il les raconte dans ses mémoires, Oncle Tungstène et dans son autobiographie On the move. A life. Une curiosité nourrie est un formidable moteur. 

2. L'observation

Sa première passion pour la chimie montre à quel point, il est un fin observateur. Il veut comprendre comment les phénomènes se produisent. Permettre aux enfants d'explorer plus avant ce qui les passionne est un excellent moyen de les encourager à suivre leur passion en approfondissant leur connaissance. Observer est une pratique qu'on devrait appliquer tout au long de son existence. Cela se répercute dans notre façon de regarder, d'écouter, de recevoir.

3. L'écriture

« J'ai commencé à tenir un journal quand j'avais quatorze ans, explique celui qu'on surnommait Inky tant il était consommateur de papier et de plumes. « Au dernier décompte, je dois en avoir près d'un millier. Ils sont tous de formes et de tailles différentes, de petits de poche que je porte sur moi à d'énormes tomes. Je garde toujours un carnet à mon chevet pour transcrire mes rêves et mes pensées nocturnes, et je cherche à en avoir un près de la piscine ou au bord du lac ou de la mer ; la natation est aussi très 'productive' de pensées que je dois noter, surtout si elles se présentent, comme c'est le cas parfois, sous forme de phrases ou de paragraphes entiers... Mais la plupart du temps, je regarde rarement mes journaux... L'acte d'écrire se suffit à lui-même ; il sert à clarifier mes pensées et mes sentiments. L'acte d'écrire est une partie intégrante de ma vie mentale ; mes idées émergent pendant l'écriture. Ces notes ne sont pas écrites pour d'autres, et je ne les regarde habituellement pas moi-même, mais ce mode d'expression m'est indispensable pour entretenir un dialogue avec moi-même.

En plus de ces journaux, il a écrit des dizaines de livres dont il a parfois réécrit en plusieurs versions. « La nécessité de réfléchir sur le papier ne se limite pas aux carnets. Cela se propage sur le dos des enveloppes, les menus, n'importe quel bout de papier à portée de main. Je transcris souvent les citations qui me plaisent ou je les tape sur des morceaux de papier de couleur vive et je les épingle sur un tableau. » Les livres d'Oliver Sacks sont comme de longues lettres : « J'aime penser qu'un livre est une lettre adressée à tous — ou, du moins, à tous ceux que cela intéresse. » 

Il a toujours su qu'il voulait écrire. Son maître, celui qui l'a le plus inspiré, a été le neurologue russe, Alexandre R Luria (Une prodigieuse mémoire) qui avait lui-même été très impressionné par les portraits imaginaires de l'auteur britannique, Walter Peter. C'est d'ailleurs ce qui lui a donné l'idée de présenter ses cas cliniques sous forme de portraits non imaginaires qui à leur tour ont inspiré Oliver Sacks. Sa mère, une conteuse extraordinaire, l'a aussi aidé à trouver son style pour écrire ses premières histoires. ET il a été influencé par Sigmund Freud, doué pour écrire des récits, mettant en scène ses patients et l'interprétation de leurs rêves.

« Je suis un conteur, pour le meilleur et pour le pire. Je soupçonne que cette attirance pour les histoires est une prédisposition universelle de l'homme qui va à la rencontre de ses pouvoirs de langage, de la conscience de soi et de la mémoire autobiographique. (...) Dans toute ma vie, j'ai écrit des millions de mots, mais l'acte d'écrire est toujours aussi amusant et frais tout comme cela l'était quand j'ai commencé à écrire il y a presque soixante-dix ans. »

4. La lecture

La lecture a formé la pensée du jeune Sacks et lui a procuré de grands moments d'émotion. On ne peut devenir un grand penseur, si on ne lit pas. Le goût de la lecture lui a été transmis, très tôt, par sa mère qui lui lisait pendant des heures les romans de Dickens, Trollope, D. H. Lawrence... Et ses années à Oxford ont été des périodes intenses de lecture. Il s'intéressait aux sciences naturelles, Darwin le passionnait. Et il passait des heures à la Radcliffe Science Library à lire des recherches et des articles scientifiques en neurophysiologie. Cela lui fit prendre conscience de tout ce qui lui manquait pour réussir un jour à écrire comme il le souhaitait. Inspiré par ses lectures de Keynes, il voulait, lui aussi, écrire ses propres essais biographiques, des histoires de cas cliniques... Un jour, en lisant une biographie de Sydney Smith, il eut un coup de cœur pour l'histoire de Theodore Hook qui a composé 500 opéras, assis à un piano en improvisant et en chantant tous les actes. À l'époque, Sacks souhaitait écrire la biographie de Theodore Hook pour décrire ses inspirations soudaines, magnifiques et éphémères dont il ne reste aucune trace aujourd'hui. Les opéras n'ont jamais été répétés, ni écrits. À peine inventées, elles tombaient dans l'oubli. Il se demandait comment un cerveau pouvait être capable d'une telle invention musicale ? Hook était une diversion par rapport à ses études. Il n'a jamais écrit cette biographie, mais déjà son désir semait la graine du désir ou de l'intention.

Et que fait Sacks avec sa première bourse d'études ? Il achète le livre le plus désirable au monde pour lui : le dictionnaire anglais Oxford. Il dit avoir lu le dictionnaire en entier pendant son cours de médecine. Jusqu'au jour de son décès, le dimanche 30 août 2015, le dictionnaire a été sur sa table de chevet, il en lisait quelques lignes avant de s'endormir.

Lorsqu'un de ses professeurs lui a conseillé de voyager, il lui a dit : « Voyage maintenant, c'est le moment où tu as le temps pour le faire, mais ne voyage pas n'importe comment. Tu dois lire et réfléchir à l'histoire et à la géographie du lieu où tu es pour comprendre le contexte social, économique et politique. »

Même sa première cuite, il l'a prise en lisant. À la frontière norvégienne, le douanier l'a prévenu  qu'il ne pourrait entrer en Angleterre avec deux bouteilles d'alcool. Il a bu la bouteille entière pendant la traversée à petites gorgées en lisant Ulysse !

À son patient John atteint du syndrome de la Tourette, il lui lisait et citait Balzac : « J'ai une société entière dans ma tête. »  Et le patient de lui répondre : « Moi de même. »

Pendant toutes ses analyses du syndrome de la Tourette, il avait les deux livres de Freud sur sa table de chevet. Son amour des livres ne s'est toujours pas estompé. Les livres font partie de la vie d'Oliver Sacks que ce soit des essais, des romans, de la poésie, lire contribue à son énergie vitale et créatrice. (J'espère que l'exemple d'Oliver Sacks encouragera mes étudiants à lire... même si cela leur semble parfois peu important en comparaison du temps que cela exige, c'est dans la pratique et dans la durée qu'on peut en apprécier toute la valeur.)

5. La musique

Pour Oliver Sacks la musique est cruciale, elle lui a même permis de remarcher après un accident. Il était un fervent admirateur de Beethoven et de Mendelssohn.

Dans son autobiographie, il raconte l'anecdote : « 

« ...je suis allé à un concert au Carnegie Hall. Le programme comprenait une grande messe en ut mineur de Mozart. Un jeune neurophysiologiste, Ralph Siegel, était assis, par hasard, quelques rangées derrière moi ; nous nous étions vus brièvement l'année précédente lorsque j'avais visité l'Institut Salk où il était l'un des protégés de Francis Crick. Lorsque Ralph avait vu que j'avais un carnet sur mes genoux et que j'avais écrit sans interruption pendant le concert, il s'était probablement demandé qui était cet homme encombrant devant lui. Il est venu me voir à la fin du concert et s'est présenté, je l'ai reconnu non par son visage (la plupart des visages sont les mêmes pour moi), mais par ses cheveux rouge flamboyants et ses manières exubérantes.

Ralph était curieux de savoir ce que j'avais pu écrire ainsi pendant tout le concert ? Je n'avais donc pas écouté la musique ? Non, lui ai-je répondu, j'ai écouté attentivement la musique (...) Et j'ai cité Nietzsche qui écrivait aussi pendant les concerts et qui a écrit un jour : « Bizet fait de moi un meilleur philosophe. »

Je lui dis que Mozart faisait de moi un meilleur neurologue et que j'avais écrit sur un patient que je venais de voir, un artiste daltonien. »

6. Le mouvement

Bouger est essentiel pour le Dr Sacks. On pourrait imaginer qu'une vie à lire et à écrire est une vie sédentaire. Pour lui, c'est le contraire, il a nagé tous les jours près d'un kilomètre et demi, il a voyagé, visité ses patients... Il lit et écrit partout, sur le toit des voitures, aux arrêts de bus...

7. Les rencontres

Vous connaissez peut-être le musicien Brian Eno. Dans son livre, A year with swollen appendices, il explique que l'époque des grands génies solitaires est révolue. Aujourd'hui, un créateur doit se connecter à des communautés, il propose l'expression Scenius en contrepartie de Genius. Oliver Sacks n'a pas attendu Internet pour cela. Il a échangé une volumineuse correspondance avec des personnes très différentes.

Il a toujours aimé fréquenter les poètes et lire de la poésie. Il a entretenu une profonde amitié avec le poète Thom Gunn. Le titre de sa biographie est d'ailleurs inspiré du recueil de poèmes de son ami, The sense of movement. Grâce à cette amitié, il dit avoir appris à mieux écrire. Oliver Sacks fréquente autant des scientifiques, des psychologues, des artistes, il a toujours été très ouvert, et cela a contribué à l'être exceptionnel qu'il est devenu. Le bouillon de culture dans lequel nous évoluons, notre écosystème, joue un rôle essentiel au développement de notre personnalité, de notre savoir, de notre être.

8. L'attention 

Un créateur sait focaliser son attention. La qualité de concentration est un élément important pour réussir à capter ce qui est important. C'est une des plus grandes forces du Dr Oliver Sacks. Il est inspiré parce qu'il sait regarder, entendre, capter, se concentrer. Et dès qu'une idée émerge, il la note.

9. Le partage

Lorsque jaillit toute cette inspiration, lorsqu'on capte autant, il faut transcrire et transmettre. Quel gaspillage sinon.

La vie du Dr Sacks illustre parfaitement le Darwinisme neuronal d'Elderman. L'enfant vient au monde avec un cerveau qui a un énorme potentiel, mais qui n’est pas encore développé. Certains réflexes physiologiques de base sont pré-déterminés tels que manger, boire...  mais tout le reste de son cerveau constitue un territoire qui connaîtra une énorme évolution tout au long de son existence. Un cerveau humain est une machine à expérimenter. L’enfant, l’adolescent, l’adulte expérimentent continuellement. Il teste, enregistre ses perceptions, et construit sa mémoire. Ce faisant, des agglomérats de neurones se connectent en réseaux et interagissent. Lorsqu’un phénomène a déjà été expérimenté et enregistré et qu'il se manifeste à nouveau, il se répercute dans l’immense cartographie neuronale qui le reconnaît et lui donne tout son sens. Ainsi l’homme construit de manière permanente sa réalité, et en la partageant, il contribue à créer une réalité commune. Tout au long de son existence, le Dr Oliver Sacks  a pratiqué cela comme personne. Il montre la voie de ce que peut vouloir dire vieillir... et est resté énergique, volontaire et vivant jusqu'au bout. L'énergie viendrait-elle de cette curiosité, ce goût d'apprendre, de créer, de servir et de partager ?

Le cerveau est une construction.
— Oliver Sacks

En y réfléchissant, le Donner, Recevoir et Rendre que propose Marcel Mauss pour une société du don rejoint, d'une certaine manière, l'éthique de vie du Dr Sacks. C'est peut-être cela, le secret d'une vie énergique. Plus on donne, reçoit et rend, plus on a le désir de participer, plus notre cerveau se développe pour nous permettre de le faire.