Leçon No 5 — Les Possibles

Plus qu'une leçon, The Art of possibility a été pour moi, un 'stretch d'évolution'. Rosamund Stone Zander, spécialiste en thérapie familiale, et Benjamin Zander, le chef d'orchestre de l'Orchestre philharmonique de Boston ont écrit un livre de pratiques, conçu comme une longue phrase musicale constituée de 12 variations sur un même thème.

12 pratiques puissantes si l'on souhaite se transformer et se révéler (personnellement et professionnellement) pour offrir aux autres le meilleur de nous-mêmes afin de participer pleinement à un monde de contribution.

La force des auteurs : tous les deux sont de grands alchimistes du monde des possibles. Ils appliquent ce qu'ils disent et partagent généreusement leur apprentissage. Leurs histoires sont vivantes et fournissent de multiples exemples pour bien comprendre comment traduire ces idées dans la vie de tous les jours. 12 pratiques simples à répéter pour jouer la symphonie qui attend au bout de nos doigts.

1. Tout est inventé
Nous ne voyons pas la réalité, mais une carte mentale que notre cerveau construit.

2. Marcher dans l'univers des possibles
Dès que nous sommes conscients des limites dans lesquelles nous enferme le monde de la mesure, nous pouvons enfin marcher dans un autre monde (puisque tout est inventé), un univers des possibles.

3. Attribuer des A
L'angoisse de ne pas être à la hauteur, de ne pas être reconnus à notre juste valeur est dévastatrice et fait perdre un temps inutile. S'attribuer des A (à soi et aux autres) ouvre la porte des possibles pour que nous donnions le meilleur de nous-mêmes. Ainsi, les enseignants peuvent faire équipe avec leurs élèves.

4. Être une contribution
Qui que nous soyons, dès que nous nous demandons comment nous pourrions être une contribution, notre attitude change et nous contribuons au monde des possibles.

5. Diriger de toutes les places
Nous sommes tous des leaders : Notre rôle est de faire briller tous ceux qui nous entourent peu importe l'endroit où ils se trouvent.

6. La règle No6
Ne pas se prendre au sérieux. Se rappeler que tout est inventé. En s'allégeant on peut permettre aux autres de ressentir aussi plus de légèreté... et ainsi garder notre efficacité d'action.

7. Prendre les choses telles qu'elles sont
Accueillir le monde tel qu'il est, et non pas comme il devrait l'être, permet de partir d'une vérité avant de passer à la prochaine étape et voir le ciel se dégager.

8. Ouvrir la voie à la passion
Notre responsabilité est de laisser passer l'énergie vitale pour créer ce qui est attendu de nous (en science, en musique, en littérature, en art...). Nous sommes tous des médiums uniques, si nous bloquons le passage, ce qui aurait pu s'exprimer est perdu à jamais. Évitons le gaspillage, soyons canal.

9. Allumer l'étincelle.
Étincelles en soi, étincelles chez les autres... il y a toujours des personnes prêtes à capter nos étincelles, et nous sommes toujours prêts à capter les étincelles des autres... un monde des possibles scintille.

10. Soyez l'échiquier
La plus étonnante des pratiques. Cessons d'être les pions, devenons l'échiquier ou le plateau du jeu. Cela permet de transformer les expériences. Première condition : prendre la responsabilité de tout ce qui advient sur notre plateforme !

11. Soyez le cadre des possibles
Tout est inventé, on peut donc dessiner un nouveau cadre. Pour y arriver, écrire une vision ouverte, au présent qui ouvre la porte à tous sur une infini de possibles. Apprendre à distinguer le monde où l'on navigue pour être conscient dès que nous ne sommes plus sur les rails. 

12. Racontez l'histoire du Nous.
L'histoire fabuleuse du Nous s'écrit comme une longue phrase musicale qui se déroule dans nos oreilles, une famille qui se crée avec la naissance du premier enfant, l'oeuvre qui apparaît après la première touche de couleur... soyons attentif au monde du possible qui émerge et rappelons-nous nos rêves lorsque nous étions enfants et avions tellement hâte d'être grands pour accomplir tout ce que nous souhaitions... nous sommes grands maintenant, c'est le moment d'agir. 


Leçon No 4 — Le Convivialisme

Conte sur la possibilité d’un désir convivial, inspiré (au début),  par le De Trinitate de Saint Augustin

par Alain Caillé

Le 20 décembre 2050, à la veille des vacances de Noël, Wu-Édouard Mbembe, professeur d’histoire de la civilisation mondiale à l’Université généraliste de Brazzatown débute son dernier cours du trimestre en rappelant à ses étudiants ce dont ils étaient convenus : résumer en trois grands tableaux, comme autant d’arrêts sur image, le processus qui a permis à l’humanité, contre toute attente, de renouer avec la dynamique de civilisation et de faire régner la paix sur l’ensemble de la planète « Ibrahim, Sarah, Kim, tonitrueWu-Edouard Mbembe de sa voix de stentor habituelle, vous vous étiez déclaré volontaires, pour présenter le travail que vous deviez réaliser avec vos camarades. Etes-vous prêts ? 

Oui, répondirent les trois jeunes gens. 

Eh bien, nous vous écoutons.  À toi de commencer, Ibrahim.

    Premier Tableau : Trois discours du désir

    Saint Augustin, dans son traité De la Trinité, raconte l’histoire suivante. À l’époque de l’empire romain, un comédien parcourait régulièrement certaines provinces. Dans chaque ville, après avoir terminé son spectacle, il annonçait à son public : « Ce soir je vous révélerai ce que vous désirez tous. Faites-le savoir, venez nombreux ». Et le soir venu, en effet, une foule immense se pressait pour l’entendre. « Je sais ce que vous désirez tous, déclarait alors l’acteur d’un ton assuré, comme s’il puisait son savoir à une source sacrée, aussi mystérieuse qu’incontestable. Vous voulez tous acheter bon marché et vendre cher ». À ces mots, la foule entière, ravie et éblouie devant tant de pénétration s’exclamait : « Oui, c’est bien vrai, c’est exactement cela. Il nous a percés à jour ». 

    Mais, à la même époque, un autre acteur recourant au même procédé donnait toutefois une réponse bien différente. « Je sais ce que vous désirez tous, disait-il à la foule d’un ton aussi assuré et inspiré que son concurrent, vous voulez tous être loués et estimés, vous désirez qu’on vous aime, qu’on vous honore et qu’on vous révère ». À ces mots, la foule entière, ravie et éblouie face à tant de perspicacité s’exclamait : « Oui, c’est bien vrai, c’est exactement cela. Il nous a percés à jour ». 

    Un troisième acteur, aux allures de prophète, tenait cependant un autre propos encore : « On m’a rapporté ce que vous disent les histrions qui parcourent votre province et qui vous trompent avec leurs belles paroles et leurs sophismes. Sachant que vous aspirez tous au bonheur – que peut-on souhaiter d’autre, en effet ? –, ils tentent de vous faire accroire que vous pourriez y accéder en trompant votre prochain pour acheter au meilleur prix possible et vendre plus cher qu’il ne se doit. Ou bien encore que vous pourriez trouver le bonheur en vous efforçant de gagner les bonnes grâces du plus grand nombre par des manœuvres serviles et dégradantes. Mais qui ne voit que ces réponses sont absurdes et fallacieuses ? Si vous voulez tromper les autres, vous serez trompés par eux. Et il n’y a pas plus instable et incertain que la faveur populaire. Loué et adulé un jour, vous serez méprisé et voué à l’opprobre de tous le lendemain. Non, en vérité, je vous le dis, le seul moyen d’être heureux de manière absolument durable et certaine, c’est de placer tous vos espoirs et tout votre amour dans un dieu tout puissant. 

    En réalité, et Augustin en convient le premier, lui qui estimait à plus de deux cents les écoles et les définitions différentes du bonheur qui s’étaient affrontées durant l’Antiquité, en réalité ces discours n’avaient rien de neuf. On les connaissait déjà depuis bien longtemps. Ce qu’Augustin ne pouvait pas prévoir, cependant, c’était leur postérité. Au cours des siècles les adeptes du premier discours, le discours de l’économie et du besoin, allaient se recruter tout d’abord chez les commerçants et les banquiers, bien sûr, chez les artisans et les industriels, puis gagner peu à peu des pays et des nations entières. Grâce aux raffinements de la science économique ce furent dès la fin du XXème siècle des robots truffés d’algorithmes qui commencèrent à acheter au moindre coût et à vendre le plus cher possible. Ils n’achetaient plus des biens ou des services, mais de l’argent ou des promesses d’argent, et cela en une nanoseconde. Au-delà de toute puissance de calcul et de raisonnement humains. 

    Les adeptes du deuxième discours, le discours du désir de reconnaissance, se sont recrutés tout d’abord au premier chef chez les guerriers et les aristocrates, prêts à risquer leur vie pour une noble cause – « Vive le roi, vive l’empereur » - ou, plus inconsidérément, pour une simple querelle de point d’honneur. Recherchant la gloire - la vaine gloire, disaient leurs critiques -  jusque dans la gueule des canons ou dans le moindre duel, déclenché pour un oui, pour un non, ils revendiquaient le monopole de l’honneur et de la reconnaissance. Vers la fin du XXème siècle, là encore, ce monopole enfin brisé, tout le monde se mit à désirer être reconnu publiquement, ne serait-ce qu’un quart d’heure. Chacun voulut pouvoir être fier de sa religion, de sa culture, de ses valeurs, de sa sexualité, de son genre, de son pays, de son travail, de sa personnalité singulière. Tous désirèrent être aimés, respectés et estimés. Ce discours du désir et de la reconnaissance était relayé par nombre de philosophes, d’anthropologues ou de psychanalystes.      

    Pendant des siècles, et même des millénaires, cependant, commerçants et guerriers, champions du besoin ou héros du désir, ont affirmé, au moins en paroles, la supériorité de principe du troisième discours, le discours des dieux et de l’amour. Le discours de la religion. Dans le royaume des idées, guerriers et commerçants cédaient le pas aux prêtres, aux pontifes et aux prophètes, quand bien même ils exerçaient en réalité le pouvoir sur eux dans le royaume de la richesse ou dans celui des armes et de la force. C’est au nom des dieux que les guerriers combattaient, en évoquant les préceptes de la religion, même si le plus souvent ils n’étaient animés que par le seul plaisir de se battre ou par l’espoir de trouver la gloire. Ou bien, plus prosaïquement, la richesse que procurent les rapines. C’est en donnant aux représentants des dieux de quoi bâtir églises, temples, mosquées, pagodes, synagogues, monastères ou cathédrales que commerçants et banquiers, de leur côté, espéraient trouver le salut de leur âme. 

    Pendant une bonne partie du vingtième siècle on s’était persuadé que le discours de la religion était voué à s’éteindre peu à peu. Qu’il allait déserter en tout cas la place publique pour ne plus subsister que dans des cultes privés. Or, au début du vingt et unième siècle on le vit renaître de ses cendres, plus vivace que jamais. Les guerres de religion qu’on croyait d’un autre temps, revinrent sur le devant de la scène. Et l’humanité s’interrogea. 

    -Très bien, excellent résumé, déclare Wu-Edouard Mbembé. A toi Sarah. 

    Deuxième tableau : la fin des temps ? 

    Nous voici maintenant en 2030. L’humanité est au bord du désespoir. Des pays autrefois riches et puissants ont sombré dans la misère et le chaos. D’autres qui étaient pauvres se sont enrichis en un premier temps, puis ont vu leur développement s’arrêter. Il n’y a de toute façon plus assez de sources d’énergie, de pétrole, de charbon et d’uranium, et plus suffisamment de matières premières pour soutenir une croissance durable. Dans nombre de régions du globe, l’air est devenu irrespirable au moins un jour sur deux. Partout, le chômage s’accroît de façon démesurée, car non seulement il est inutile d’embaucher en période de stagnation ou de récession, mais un grand nombre de tâches peut désormais être effectué, mieux et pour moins cher, par des robots, qui ne se mettent jamais en grève. Même des tâches réputées autrefois qualifiées, les tâches des classes moyennes. Pendant que la misère gagne la planète, quelques centaines de milliers de riches, toujours plus riches, vivent dans des paradis fiscaux, protégés par de hautes murailles, des barbelés, des chiens et des hommes de main. Il leur faut se protéger à la fois contre la colère et la haine de toutes les couches sociales qui ont connu le déclassement, et contre le désespoir des miséreux et des réfugiés climatiques. Ces derniers se comptent maintenant par dizaines de millions, ou plus, depuis que la fonte de la banquise s’est accélérée dans l’Arctique et en Antarctique, et que le niveau des océans a monté de presque un mètre. Plus personne ne sachant de quoi demain sera fait, de plus en plus nombreux sont ceux qui rejoignent le crime organisé. La corruption règne partout en maître. 

    Les religions de leur côté tentent de préserver ce qui peut l’être du sens du bien commun, et de défendre les règles élémentaires de la moralité publique et privée. Mais elles peinent à convaincre car ceux qui souffrent de la misère et de la peur sont de moins en moins sensibles à la promesse d’un paradis après la mort. Tant qu’à faire, ils préféreraient accéder au paradis fiscal sur terre, et le plus vite possible. Vouées à prôner la paix, la modération et l’amour, les religions elles-mêmes sont entraînées dans ce tourbillon et deviennent à leur tour facteurs et amplificateurs des guerres qui embrasent des régions entières : Allah contre Dieu ou Yahvé, et réciproquement. Le Bouddha contre l’islam. L’islam sunnite contre l’islam chiite, dans leurs multiples variantes. Et réciproquement.     

    Face à ce désastre, partout dans le monde des voix s’élèvent, des expériences sont imaginées pour tenter de conjurer la catastrophe. De multiples pistes sont explorées. Tout le monde, en réalité, voit bien ce qu’il faudrait faire, en principe. Il faudrait, tout d’abord, s’attaquer à l’invraisemblable montée des inégalités qui a explosé sur toute la planète à un rythme sans cesse accéléré depuis une cinquantaine d’années. C’est elle qui alimente la corruption et qui favorise le crime organisé. Et, réciproquement, sans corruption et crime organisé, l’inégalité et l’extrême richesse ne pourraient pas prospérer. Car comment les plus riches pourraient-ils sans cela continuer à obtenir chaque année 10 à 15 % de rendement sur leurs capitaux investis dans des économies en croissance atone ou nulle ?

Faut-il alors faire machine arrière ? Retourner à un stade antérieur de l’Histoire humaine ? Mais lequel ?  De plus en plus nombreux sont ceux qui commencent à penser que la fin de la croissance économique n’est pas celle du progrès. Elle n’est que la fin de l’accroissement régulier du pouvoir d’achat monétaire des biens et services marchands. Or, il est possible de vivre mieux, infiniment mieux, en paix et en sécurité, sans croissance du pouvoir d’achat monétaire, à la condition qu’il soit mieux réparti et que la créativité de tous soit encouragée. C’est à cette condition seulement qu’il sera également possible de faire face au réchauffement climatique, à la pénurie des ressources énergétiques et minières, ainsi qu’aux diverses formes de pollution. Et donc aux guerres et aux crimes qui résultent de tous ces dérèglements. 

    De cela tout le monde en 2030 est intimement convaincu. Rien cependant n’avance et ne laisse percevoir la moindre possibilité d’une issue heureuse aux désordres dramatiques du monde. C’est que nul ne sait quelle réponse apporter à un problème dont tous pressentent qu’il est crucial mais que personne ne sait véritablement nommer :  le problème de la nature du désir humain. Qu’est-ce qui l’alimente ?  Est-il maîtrisable ? Peut-il être ou devenir convivial ? N’est-il pas au contraire toujours voué à la démesure, à l’illimitation, à l’hubris ? Comment, commence-t-on à se demander partout, comment reprocher aux plus riches de vouloir le devenir toujours plus si nous désirons la même chose qu’eux ? Au nom de quoi critiquerions-nous le désir de reconnaissance des grands artistes, des sportifs d’exception, des écrivains ou des scientifiques de génie, alors même que nous les admirons et que, dans le domaine que nous chérissons, ils nous servent de modèle ? Nous voudrions être comme eux. Et pourquoi encore dénoncer la religion ou les valeurs des autres, alors que nous les connaissons et les comprenons aussi mal qu’ils ne connaissent et ne comprennent les nôtres ? Ils nous font la guerre ? Mais pouvons-nous être sûrs que nous ne l’avons pas commencée nous-mêmes ? Personne ne sait quand a commencé la guerre ni si quelque chose pourra y mettre un terme un jour. Force est de constater que toutes les religions et toutes les morales s’y sont essayé, mais qu’aucune n’a vraiment réussi jusqu’à présent. 

 -Très bien, très bien, commente le professeur Mbembé.  A toi de jouer, maintenant, Kim. 

    Troisième tableau : le symposium du désir 

    Le 15 février 2031 les huit-cent cinquante-sept intervenants venus de toutes les régions du monde au Congrès dit Congrès de la dernière chance, dans l’immeuble de l’ONU, fermé depuis sept ans, concluaient ainsi : nous n’avons plus le choix. Il nous faut maintenant résoudre une fois pour toutes l’énigme des énigmes, et comprendre enfin pourquoi malgré tous leurs désirs de paix et de fraternité, les humains finissent toujours par retomber dans la haine et le conflit. Où est donc la fêlure dans leur désir qui fait que tôt ou tard il se retourne contre lui-même ? Si nous ne parvenons pas maintenant à répondre au plus vite à cette question alors l’humanité périra. Moralement, et même peut-être aussi physiquement. 

    Par une décision votée à l’unanimité, le Congrès décida de convoquer neuf représentants de chacun des trois discours du désir que les congressistes avaient identifié comme les plus pertinents et les plus plausibles : le discours du besoin et de l’économie, le discours de la quête de reconnaissance, le discours des dieux et de l’amour. 

    Les conditions imposées aux vingt sept champions étaient drastiques. Confinés dans un logement spartiate et réduits à une nourriture frugale, il leur était interdit de sortir de la maison dans laquelle ils se retrouvaient claustrés. Ils ne retrouveraient leur liberté que le jour où ils se seraient mis d’accord entre eux à l’unanimité. Faute de pouvoir y parvenir, ils pourraient voter en faveur d’une des deux autres conceptions du désir que la leur. Celle qui recueillerait le plus de voix serait déclarée gagnante et on tenterait d’organiser la coexistence des humains sur cette base. 

    Comme on pouvait s’y attendre, pendant plus de trois mois ce ne furent que railleries, admonestation et quolibets échangés entre nos vingt-sept hérauts, chacun pointant les faiblesses logiques, les inconsistances des autres, ou montrant à quel point la réalité démentait leurs hypothèses de départ comme leurs conclusions. Jour après jour des alliances insolites se formaient, à front renversé, pour terrasser un adversaire commun, puis se défaisaient le lendemain pour s’inverser le surlendemain. Chacun taxait chacun, et même au sein de son propre camp, d’idéalisme bêtifiant, de matérialisme borné, de niaiserie, d’empirisme mal placé, de trancendantalisme improbable, d’apriorisme injustifiable, de cynisme insupportable, d’angélisme grotesque, et bien d’autres amabilités encore. Jamais autant d’intelligence et de subtilité n’avaient été déployées pour démontrer la sottise des autres. Toute l’histoire de la philosophie, des sciences sociales et des religions se retrouvait ainsi mobilisée dans une sorte de joute agonistique sans fin.  À laquelle tous prenaient plaisir au début. 

    Mais on n’avançait pas d’un pouce, et peu à peu les participants commençaient à se lasser de ces échanges stériles. L’espoir de vaincre se faisait toujours plus improbable, alors que, pourtant, les différences entre les uns et les autres qui avaient semblé au début si immenses, si inconciliables, apparaissaient au fil du temps des plus ténues. Le cent-troisième jour, une économiste, un philosophe et une personnalité religieuse qui avaient évoqué cette possibilité en partageant un thé insipide, proposèrent qu’une commission de trois membres fasse le point et esquisse une hypothétique motion de synthèse. Leur proposition fut accueillie par un soulagement général, et ils furent aussitôt élus pour composer cette commission. Tant d’arguments, déjà, avaient été échangés durant ces trois mois, tant de discussions approfondies, qu’ils ne furent qu’à moitié surpris d’aboutir en quelques jours à un accord sur trois séries de propositions, qu’ils présentèrent devant l’assemblée générale des délégués, après plusieurs navettes auprès de leurs amis respectifs. Voici comment il est possible de résumer leurs trois conclusions : 

    - Tout d’abord, Il n’y a pas lieu d’opposer absolument les trois conceptions du désir qui s’affrontent. Chacune englobe et interprète les deux autres, et est interprétée et englobée par elles. Au-delà de la sphère étroite du besoin, c’est le désir d’être reconnu et celui d’être en règle avec les dieux ou les entités invisibles, qui alimentent le désir de possession. Symétriquement, on ne peut pas être reconnu sans recevoir une quantité de biens qui cristallise cette reconnaissance, et on n’est jamais reconnu, en définitive qu’au prorata de ce qu’on a donné, ou de ce qu’on pourrait donner. L’obéissance aux dieux et aux valeurs ultimes, enfin, n’a de sens que si elle permet à chacun d’obtenir la quantité de biens nécessaire à son existence et de jouir de la reconnaissance de sa singularité. 

    - Par ailleurs, les modalités du désir varient selon les individus. C’est pourquoi il ne peut pas y avoir de théorie générale du désir valant a priori pour tout le monde. Mais ce dont nous avons absolument besoin ce n’est pas d’une théorie générale du désir mais d’une distinction claire entre désirs légitimes et illégitimes. Tous les désirs, en effet ne sont pas admissibles, et il faut donc bien que ceux des humains qui en sont la proie apprennent à céder sur la part délétère de leur désir. Sont légitimes les désirs dont l’expression permet aux humains de vivre et de coopérer en s’opposant sans se massacrer. 

     - Est donc légitime, enfin, le désir de possession qui ne se transforme pas en pléonexie, en désir d’avoir toujours plus. Est légitime le désir de reconnaissance qui ne se transforme pas en hubris, en désir d’échapper à l’humaine condition et à la commune humanité. Est légitime l’amour des dieux qui ne se transforme pas en haine des hommes et du monde. 

    A la surprise générale, aucune main ne se leva dans l’assemblée pour exprimer désaccords, critiques ou contestations. Etait-ce en raison de la lassitude générale ? Toujours est-il qu’après un moment de stupeur face au silence qui n’en finissait pas, la présidente de séance demanda qu’on passe au vote. A la surprise de tous, encore une fois, les trois propositions furent acceptées à l’unanimité. Et à l’unanimité également il fut décidé d’appeler « convivialisme », pensée du vivre ensemble, la doctrine qui permettait de faire coexister de manière cohérente ces trois propositions.

    Ces dernières ne furent pas rendues publiques aussitôt. On jugea préférable de rédiger auparavant toute une série d’attendus et d’explicitations, ne fût-ce que pour montrer qu’on avait bien travaillé. Ce n’est donc que dix jours après, qu’une fumée multicolore s’éleva de la cheminée principale de la maison. Elle voulait dire : « Nous avons une doctrine. Une doctrine partageable par tous les humaines de bonne volonté. Nous savons dans quelle direction aller. Chacun peut y entrer selon son histoire propre, à partir de ses propres croyances, dès lors qu’il est conscient que l’avenir de l’humanité et la survie de la planète sont en jeu, et qu’il n’y a pas d’exigence plus pressante que d’apprendre à coexister en nous opposant sans nous massacrer ».    

    La nouvelle se répandit comme une traînée de poudre dans le monde entier. Très vite chacun eut à cœur d’arborer le symbole de la nouvelle pensée du monde et d’œuvrer à sa réalisation. Un grand nombre des très riches, qui n’attendait que ça, s’y rallia rapidement. Tout aussi vite, céder à la corruption apparut infâmant. Il fallut un peu plus de temps pour que les soldats des armées en conflit et les membres des gangs criminels commencent à les déserter, mais dès que le mouvement fut amorcé, il alla crescendo et rien ne put l’arrêter. C’est qu’il y avait tant à faire par ailleurs : inventer un monde de prospérité conviviale sans croissance du PIB, et panser tous les malheurs du monde hérités des siècles passés. Enfin, cela va sans dire, à travers le monde, hommes et femmes de toutes couleurs et de toutes religions, se marièrent ou s’unirent. Et ils eurent beaucoup d’enfants. Mais pas trop. 

- Parfait, jeunes gens, conclut alors George-Edouard Mbembé, vous avez bien travaillé. On s’y serait presque cru. Merci. Nous allons maintenant, pouvoir fêter Noël, la fête du solstice d’hiver, qu’on appelle autrement, vous le savez, dans d’autres régions du globe. Cette fête revêt cette année une importance et une signification toute particulières. C’est la première fois dans l’histoire de l’humanité qu’il n’y a aucune guerre, nulle part. Pourvu que ça dure.


Leçon No 3 — L'Énergie

LEÇON #3L'ÉNERGIE

Écouter, Soigner, Écrire, Transmettre, Nager

 d'où viennent les forces du Dr Sacks ? 

Tout au long de sa vie, Oliver Sacks a fait preuve d'une grande productivité. En lisant son autobiographie, on se dit quelle énergie remarquable. Sa curiosité, sa qualité d'écoute, son besoin d'écrire, de lire et de partager... semblent être de puissants moteurs. 

LE SECRET
D'OLIVER SACKS

Rien ne semble ralentir le Dr Sacks : des migraines et des hallucinations dès l'enfance, un déficit visuel, une jambe blessée, la perte d'un œil...  et plus il avance dans la vie, plus il semble prolifique, conscient, percutant... même l'âge ne semble pas le ralentir. Quel a été son secret ?

Comme il l'écrit, de manière très émouvante, dans le New York Times, lorsqu'il a appris de ses médecins qu'il allait bientôt mourir :  « J'ai été capable de considérer ma vie, comme si je la voyais à partir d'une haute altitude, une sorte de paysage et avec la sensation de plus en plus profonde d'une relation entre chacun de ses fragments, cela ne signifie pas que j'en ai fini avec la vie, au contraire, je me sens intensément en vie et je veux et j'espère durant le temps qu'il me reste approfondir mes amitiés, dire au revoir à ceux que j'aime, écrire encore et voyagé si j'en ai la force et parvenir à de nouveaux niveaux de compréhension et d'intuition. »

Oliver Sacks cite le philosophe Kierkergaard :

« La vie ne peut être comprise qu'en regardant derrière soi, mais elle ne doit être vécue qu'en regardant devant. »

Quelle réussite d'arriver au bout du chemin avec le sentiment d'avoir fait tout ce qui devait être fait, et de rester concentrer pour terminer ce qui reste à faire. Quelles leçons retenir de son remarquable parcours ?

1. La curiosité

Oliver Sacks a toujours été curieux. Très jeune, il harcelait sa mère de questions sur le pourquoi des choses. Elle lui répondait de son mieux, souvent avec des réponses qu'il ne pouvait comprendre, plus tard ces souvenirs ont refait surface... il les raconte dans ses mémoires, Oncle Tungstène et dans son autobiographie On the move. A life. Une curiosité nourrie est un formidable moteur. 

2. L'observation

Sa première passion pour la chimie montre à quel point, il est un fin observateur. Il veut comprendre comment les phénomènes se produisent. Permettre aux enfants d'explorer plus avant ce qui les passionne est un excellent moyen de les encourager à suivre leur passion en approfondissant leur connaissance. Observer est une pratique qu'on devrait appliquer tout au long de son existence. Cela se répercute dans notre façon de regarder, d'écouter, de recevoir.

3. L'écriture

« J'ai commencé à tenir un journal quand j'avais quatorze ans, explique celui qu'on surnommait Inky tant il était consommateur de papier et de plumes. « Au dernier décompte, je dois en avoir près d'un millier. Ils sont tous de formes et de tailles différentes, de petits de poche que je porte sur moi à d'énormes tomes. Je garde toujours un carnet à mon chevet pour transcrire mes rêves et mes pensées nocturnes, et je cherche à en avoir un près de la piscine ou au bord du lac ou de la mer ; la natation est aussi très 'productive' de pensées que je dois noter, surtout si elles se présentent, comme c'est le cas parfois, sous forme de phrases ou de paragraphes entiers... Mais la plupart du temps, je regarde rarement mes journaux... L'acte d'écrire se suffit à lui-même ; il sert à clarifier mes pensées et mes sentiments. L'acte d'écrire est une partie intégrante de ma vie mentale ; mes idées émergent pendant l'écriture. Ces notes ne sont pas écrites pour d'autres, et je ne les regarde habituellement pas moi-même, mais ce mode d'expression m'est indispensable pour entretenir un dialogue avec moi-même.

En plus de ces journaux, il a écrit des dizaines de livres dont il a parfois réécrit en plusieurs versions. « La nécessité de réfléchir sur le papier ne se limite pas aux carnets. Cela se propage sur le dos des enveloppes, les menus, n'importe quel bout de papier à portée de main. Je transcris souvent les citations qui me plaisent ou je les tape sur des morceaux de papier de couleur vive et je les épingle sur un tableau. » Les livres d'Oliver Sacks sont comme de longues lettres : « J'aime penser qu'un livre est une lettre adressée à tous — ou, du moins, à tous ceux que cela intéresse. » 

Il a toujours su qu'il voulait écrire. Son maître, celui qui l'a le plus inspiré, a été le neurologue russe, Alexandre R Luria (Une prodigieuse mémoire) qui avait lui-même été très impressionné par les portraits imaginaires de l'auteur britannique, Walter Peter. C'est d'ailleurs ce qui lui a donné l'idée de présenter ses cas cliniques sous forme de portraits non imaginaires qui à leur tour ont inspiré Oliver Sacks. Sa mère, une conteuse extraordinaire, l'a aussi aidé à trouver son style pour écrire ses premières histoires. ET il a été influencé par Sigmund Freud, doué pour écrire des récits, mettant en scène ses patients et l'interprétation de leurs rêves.

« Je suis un conteur, pour le meilleur et pour le pire. Je soupçonne que cette attirance pour les histoires est une prédisposition universelle de l'homme qui va à la rencontre de ses pouvoirs de langage, de la conscience de soi et de la mémoire autobiographique. (...) Dans toute ma vie, j'ai écrit des millions de mots, mais l'acte d'écrire est toujours aussi amusant et frais tout comme cela l'était quand j'ai commencé à écrire il y a presque soixante-dix ans. »

4. La lecture

La lecture a formé la pensée du jeune Sacks et lui a procuré de grands moments d'émotion. On ne peut devenir un grand penseur, si on ne lit pas. Le goût de la lecture lui a été transmis, très tôt, par sa mère qui lui lisait pendant des heures les romans de Dickens, Trollope, D. H. Lawrence... Et ses années à Oxford ont été des périodes intenses de lecture. Il s'intéressait aux sciences naturelles, Darwin le passionnait. Et il passait des heures à la Radcliffe Science Library à lire des recherches et des articles scientifiques en neurophysiologie. Cela lui fit prendre conscience de tout ce qui lui manquait pour réussir un jour à écrire comme il le souhaitait. Inspiré par ses lectures de Keynes, il voulait, lui aussi, écrire ses propres essais biographiques, des histoires de cas cliniques... Un jour, en lisant une biographie de Sydney Smith, il eut un coup de cœur pour l'histoire de Theodore Hook qui a composé 500 opéras, assis à un piano en improvisant et en chantant tous les actes. À l'époque, Sacks souhaitait écrire la biographie de Theodore Hook pour décrire ses inspirations soudaines, magnifiques et éphémères dont il ne reste aucune trace aujourd'hui. Les opéras n'ont jamais été répétés, ni écrits. À peine inventées, elles tombaient dans l'oubli. Il se demandait comment un cerveau pouvait être capable d'une telle invention musicale ? Hook était une diversion par rapport à ses études. Il n'a jamais écrit cette biographie, mais déjà son désir semait la graine du désir ou de l'intention.

Et que fait Sacks avec sa première bourse d'études ? Il achète le livre le plus désirable au monde pour lui : le dictionnaire anglais Oxford. Il dit avoir lu le dictionnaire en entier pendant son cours de médecine. Jusqu'au jour de son décès, le dimanche 30 août 2015, le dictionnaire a été sur sa table de chevet, il en lisait quelques lignes avant de s'endormir.

Lorsqu'un de ses professeurs lui a conseillé de voyager, il lui a dit : « Voyage maintenant, c'est le moment où tu as le temps pour le faire, mais ne voyage pas n'importe comment. Tu dois lire et réfléchir à l'histoire et à la géographie du lieu où tu es pour comprendre le contexte social, économique et politique. »

Même sa première cuite, il l'a prise en lisant. À la frontière norvégienne, le douanier l'a prévenu  qu'il ne pourrait entrer en Angleterre avec deux bouteilles d'alcool. Il a bu la bouteille entière pendant la traversée à petites gorgées en lisant Ulysse !

À son patient John atteint du syndrome de la Tourette, il lui lisait et citait Balzac : « J'ai une société entière dans ma tête. »  Et le patient de lui répondre : « Moi de même. »

Pendant toutes ses analyses du syndrome de la Tourette, il avait les deux livres de Freud sur sa table de chevet. Son amour des livres ne s'est toujours pas estompé. Les livres font partie de la vie d'Oliver Sacks que ce soit des essais, des romans, de la poésie, lire contribue à son énergie vitale et créatrice. (J'espère que l'exemple d'Oliver Sacks encouragera mes étudiants à lire... même si cela leur semble parfois peu important en comparaison du temps que cela exige, c'est dans la pratique et dans la durée qu'on peut en apprécier toute la valeur.)

5. La musique

Pour Oliver Sacks la musique est cruciale, elle lui a même permis de remarcher après un accident. Il était un fervent admirateur de Beethoven et de Mendelssohn.

Dans son autobiographie, il raconte l'anecdote : « 

« ...je suis allé à un concert au Carnegie Hall. Le programme comprenait une grande messe en ut mineur de Mozart. Un jeune neurophysiologiste, Ralph Siegel, était assis, par hasard, quelques rangées derrière moi ; nous nous étions vus brièvement l'année précédente lorsque j'avais visité l'Institut Salk où il était l'un des protégés de Francis Crick. Lorsque Ralph avait vu que j'avais un carnet sur mes genoux et que j'avais écrit sans interruption pendant le concert, il s'était probablement demandé qui était cet homme encombrant devant lui. Il est venu me voir à la fin du concert et s'est présenté, je l'ai reconnu non par son visage (la plupart des visages sont les mêmes pour moi), mais par ses cheveux rouge flamboyants et ses manières exubérantes.

Ralph était curieux de savoir ce que j'avais pu écrire ainsi pendant tout le concert ? Je n'avais donc pas écouté la musique ? Non, lui ai-je répondu, j'ai écouté attentivement la musique (...) Et j'ai cité Nietzsche qui écrivait aussi pendant les concerts et qui a écrit un jour : « Bizet fait de moi un meilleur philosophe. »

Je lui dis que Mozart faisait de moi un meilleur neurologue et que j'avais écrit sur un patient que je venais de voir, un artiste daltonien. »

6. Le mouvement

Bouger est essentiel pour le Dr Sacks. On pourrait imaginer qu'une vie à lire et à écrire est une vie sédentaire. Pour lui, c'est le contraire, il a nagé tous les jours près d'un kilomètre et demi, il a voyagé, visité ses patients... Il lit et écrit partout, sur le toit des voitures, aux arrêts de bus...

7. Les rencontres

Vous connaissez peut-être le musicien Brian Eno. Dans son livre, A year with swollen appendices, il explique que l'époque des grands génies solitaires est révolue. Aujourd'hui, un créateur doit se connecter à des communautés, il propose l'expression Scenius en contrepartie de Genius. Oliver Sacks n'a pas attendu Internet pour cela. Il a échangé une volumineuse correspondance avec des personnes très différentes.

Il a toujours aimé fréquenter les poètes et lire de la poésie. Il a entretenu une profonde amitié avec le poète Thom Gunn. Le titre de sa biographie est d'ailleurs inspiré du recueil de poèmes de son ami, The sense of movement. Grâce à cette amitié, il dit avoir appris à mieux écrire. Oliver Sacks fréquente autant des scientifiques, des psychologues, des artistes, il a toujours été très ouvert, et cela a contribué à l'être exceptionnel qu'il est devenu. Le bouillon de culture dans lequel nous évoluons, notre écosystème, joue un rôle essentiel au développement de notre personnalité, de notre savoir, de notre être.

8. L'attention 

Un créateur sait focaliser son attention. La qualité de concentration est un élément important pour réussir à capter ce qui est important. C'est une des plus grandes forces du Dr Oliver Sacks. Il est inspiré parce qu'il sait regarder, entendre, capter, se concentrer. Et dès qu'une idée émerge, il la note.

9. Le partage

Lorsque jaillit toute cette inspiration, lorsqu'on capte autant, il faut transcrire et transmettre. Quel gaspillage sinon.

La vie du Dr Sacks illustre parfaitement le Darwinisme neuronal d'Elderman. L'enfant vient au monde avec un cerveau qui a un énorme potentiel, mais qui n’est pas encore développé. Certains réflexes physiologiques de base sont pré-déterminés tels que manger, boire...  mais tout le reste de son cerveau constitue un territoire qui connaîtra une énorme évolution tout au long de son existence. Un cerveau humain est une machine à expérimenter. L’enfant, l’adolescent, l’adulte expérimentent continuellement. Il teste, enregistre ses perceptions, et construit sa mémoire. Ce faisant, des agglomérats de neurones se connectent en réseaux et interagissent. Lorsqu’un phénomène a déjà été expérimenté et enregistré et qu'il se manifeste à nouveau, il se répercute dans l’immense cartographie neuronale qui le reconnaît et lui donne tout son sens. Ainsi l’homme construit de manière permanente sa réalité, et en la partageant, il contribue à créer une réalité commune. Tout au long de son existence, le Dr Oliver Sacks  a pratiqué cela comme personne. Il montre la voie de ce que peut vouloir dire vieillir... et est resté énergique, volontaire et vivant jusqu'au bout. L'énergie viendrait-elle de cette curiosité, ce goût d'apprendre, de créer, de servir et de partager ?

Le cerveau est une construction.
— Oliver Sacks

En y réfléchissant, le Donner, Recevoir et Rendre que propose Marcel Mauss pour une société du don rejoint, d'une certaine manière, l'éthique de vie du Dr Sacks. C'est peut-être cela, le secret d'une vie énergique. Plus on donne, reçoit et rend, plus on a le désir de participer, plus notre cerveau se développe pour nous permettre de le faire. 





Leçon No 2 — La Liberté

PHOTO©PIERRE GUITÉ. LES VERTIGES DE LA LIBERTÉ PAR SYLVIE GENDREAU

PHOTO©PIERRE GUITÉ. LES VERTIGES DE LA LIBERTÉ PAR SYLVIE GENDREAU

LEÇON #2LES VERTIGES DE LA LIBERTÉ

Selon le fondateur de Radiolab, JAD ABUMRAD :

ATTIRER L'ATTENTION SUR LES ÉLÉMENTS IMPORTANTS. 

Les personnes n'aiment pas qu'on leur dise ce qu'elles doivent ressentir, mais elles apprécient qu'on attire leur attention sur ce qui est important. Le fondateur de Radiolab raconte qu'au début il se sentait à l'intérieur de l'histoire de Radiolab : dans sa vie de tous les jours, de petites flèches pointaient vers des éléments auxquels il devait accorder une attention particulière. Ces éléments ont souvent été constitutifs des concepts de l'émission. Ce même symbole est repris souvent, en tant qu'auditeurs, notre attention est attirée par des chemins sonores fléchés tout au long de l'émission.

Sa façon de présenter cela comme de petites flèches scintillantes qui montrent le chemin m'a rappelé la façon dont se manifestent les signes quand nous sommes habités par un projet. C'est le même phénomène qui se produit lorsque nous écrivons un livre ou une histoire : de petites flèches clignotent, dans notre vie quotidienne, pour nous montrer des éléments que nous pourrions incorporer à l'histoire. Tout écrivain vous le dira, c'est le moment de sortir son carnet au plus vite, et de tout noter.

INNOVER EST UN PROCESSUS INDUCTIF. 

Lorsqu'on veut créer quelque chose de nouveau, on ne peut le planifier entièrement, c'est quelque chose que l'on reconnaît après l'avoir fait. On ne sait jamais ce qui marchera. Il faut plutôt être attentif et reconnaître ce qui marche. Le processus n'est pas déductif, mais inductif. L'idée forte se dégage après les expériences. « Habituez vous à l'idée et observez ce qui se passe », nous conseille Jad Abumrad. Dans leur processus d'analyse, l'équipe de Radiolab s'accorde toujours ce 'temps de reconnaissance'. Ils font une expérience sans trop y réfléchir avant. « On la fait tout simplement. Puis rapidement, on analyse ce qui a fonctionné et ce qui n'a pas fonctionné. Le plus souvent cela ne fonctionne pas, il faut surtout se demander vers où on va ensuite ? »

NE PAS SE LAISSER INFLUENCER PAR LES CRITIQUES NÉGATIVES. 

Lorsqu'on innove, on crée un nouveau besoin, une nouvelle habitude. C'est humain de ne pas aimer le changement. Une part de nous n'aime pas la nouveauté. Si on aime une émission, par exemple, on a très peu envie que la formule change. Dans son manifeste sur la création de Radiolab, Jad Abumrad présente un extrait des messages d'auditeurs mécontents, c'est virulent ! Lorsqu'on écoute ces messages, on ne peut se douter du succès énorme que connaîtra l'émission ensuite. Pourtant, le directeur de la création des programmes le savait. Il leur avait dit après l'écoute des messages : « Vous avez gagné » ! Des critiques négatives sont souvent le signe qu'on touche quelque chose qui marchera. Cela peut sembler contre-intuitif, mais les innovateurs et les artistes le savent... c'est le prix à payer. Une autre illustration de cette affirmation, c'est Steve Jobs qui ne faisait jamais d'études de marché avant la conception des produits Apple.

ON PEUT TOUJOURS TOUT REPROGRAMMER. 

Dans les moments tumultueux, Jad Abumrad se répète les propos du psychiatre américain, Milton Erickson : On peut toujours tout recadrer ou reprogrammer. Vous pouvez prendre le pire sentiment au monde et le reprogrammer pour qu'il devienne la solution à votre problème.



Leçon No 1 — L'Amour

Photo©Pierre Guité, Leçon No 1, L'Amour transcende tout par Sylvie Gendreau, Le cahier de leçons.

Photo©Pierre Guité, Leçon No 1, L'Amour transcende tout par Sylvie Gendreau, Le cahier de leçons.

De la lecture de Siddhartha (par Herman HESSE), nous retenons :

  • RECHERCHER la compagnie de ceux qui possèdent des savoirs et maîtrisent des techniques. On apprend par mimétisme. Et les meilleurs maîtres encouragent les plus jeunes à apprendre à penser par eux-mêmes. 
  • FRÉQUENTER ceux qui croient en ce qu’ils font et maîtrisent les pratiques. Les apprendre avec eux et les pratiquer parfaitement pour continuer à apprendre et à se faire une opinion par soi-même. La soif d’idéal pourra porter à quelques actes de rébellion et à la conduite d’expériences plus intenses. 
  • ÉTUDIER les doctrines et observer des modèles inspirants, non pour les imiter, cette fois, mais pour s’en inspirer en vue un jour de dégager sa propre identité. Rester libre en continuant de se faire sa propre opinion. 
  • EXPÉRIMENTER des choses différentes pour élargir ses connaissances en vivant parmi les autres. Et peut-être se perdre à l'occasion... C’est parfois couché que nous voulons si fort nous révéler. 
  • APPRENDRE À ÉCOUTER. À vraiment écouter. Accepter sa condition d’humain. Ne pas juger l’autre qui finalement est nous aussi. Respecter l’objet et l’acte. Comprendre l’Unité du monde. Se souvenir que l’amour transcende tout.