Maryse Lassonde dit oui

À LA NEUROSCIENCE !

Maryse Lassonde, directrice scientifique du Fonds de recherche Nature et Technologies et présidente de la Société Royale du Canada interviewée par Sylvie Gendreau pour Le Monde desidées

Maryse Lassonde, directrice scientifique du Fonds de recherche Nature et Technologies et présidente de la Société Royale du Canada interviewée par Sylvie Gendreau pour Le Monde desidées

Pour cet épisode, nous vous invitons à découvrir le parcours d'une femme remarquable, professeure émérite en Neuropsychologie de l'Université de Montréal, directrice scientifique du Fonds de recherche Nature et Technologies du Québec et présidente de la Société Royale du Canada. Elle a reçu de nombreux prix dont :
en 2012, Officier de l'Ordre du Canada
en 1999 Chevalier de l'Ordre national du Québec.

Découvrez les leçons à tirer du parcours hors du commun de Maryse Lassonde.

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UN RÊVE, UNE PASSION

Une jeune fille de treize ans assiste à la longue maladie de son père qui souffre d'un cancer du cerveau. Pour comprendre, elle lit des livres sur le sujet. Au moment de ses études universitaires, elle choisit la psychologie. Un de ses premiers cours porte sur la psychologie-physiologie en lien avec le cerveau. C'est le coup de cœur. Elle va tout de suite offrir ses services au professeur pour l'assister bénévolement dans son laboratoire. Cette expérience en parallèle de ses études nourrit sa passion pour ce domaine. 

À l'époque, Stanford est l'université la plus réputée en psychologie. Des scientifiques de renom comme le célèbre Albert Bandura, professeur émérite qui est considéré comme l'un des chercheurs en psychologie les plus influents dans le monde selon la Review of General Psychology, publié en 2002. Forte de son expérience en laboratoire, la jeune fille a la chance d'être acceptée et d'obtenir une bourse. Elle part étudier en Californie.

UN ACCOMPLISSEMENT

À l'âge de 23 ans, dix ans après le décès de son père, elle obtient son doctorat et revient au Québec pour amorcer une carrière de professeure-chercheuse en neuropsychologie. Ses recherches l'ont menée à étudier l'épilepsie infantile, les fonctions du corps calleux et les effets de la commotion cérébrale dans le sport. Mme Lassonde a été conseillère neuropsychologique pour les Canadiens de Montréal de 1998 à 2012. Elle a été professeure de neuropsychologie à l'Université du Québec à Trois-Rivières de 1977 à 1988 puis à l'Université de Montréal de 1988 à 2013 où elle a été nommée professeure émérite en 2013. Depuis janvier 2012, elle est directrice scientifique du Fonds de recherche Nature et technologies du Québec. Elle a été nommée présidente élue de la Société royale du Canada en 2014, la troisième femme depuis la fondation de SRC en 1882.

Ses recherches l'ont conduite à diriger le Laboratoire d’électrophysiologie et d’imagerie optique du Centre Hospitalier Universitaire de l’Hôpital Sainte-Justine. Elle a aussi été titulaire, de 2001 à 2013, de la Chaire de recherche du Canada senior en neuropsychologie développementale. « Lorsqu'on parle de neuropsychologie développementale », explique la chercheuse, « on pense évidemment au développement du cerveau, au développement cognitif, mais aussi aux maladies susceptibles d’affecter l’enfant. C’est ce qui m’a emmenée à étudier l’épilepsie infantile qui est extrêmement commune chez l’enfant, mais qui peut avoir des conséquences cognitives absolument abominables. »

DES DÉCOUVERTES CHEZ LES NOUVEAU-NÉS

La neuropsychologie de l’enfant à travers l’épilepsie, mais aussi de l’enfant normal est devenue l’une de ses spécialités. « Ce que la chaire du Canada m’a permis de faire, c’est de monter un laboratoire extraordinaire avec l’électrophysiologie qui est une technique qui permet d’enregistrer les ondes cérébrales en relation avec des comportements cognitifs. Nous avons, par exemple, testé des enfants à la naissance, des bébés de dix heures, avec des bonnets très légers contenant des électrodes comprises dans des éponges. Nous avons pu comparer les réponses de leurs cerveaux à la voix de la maman et à la voix d’une infirmière. Ce que nous avons pu observer à travers des analyses mathématiques assez poussées : la voix de la maman suscitait d’emblée l’activation des zones du langage alors que la voix de l’infirmière activait les zones associées à la reconnaissance de la voix. Ces résultats ont été obtenus grâce à des équipements bien sûr, mais plus encore grâce à l’apport des mathématiciens, des physiciens, et en particulier ceux du centre de neuroscience de La Havane qui sont extraordinaires dans l’analyse de signal, ce sont eux qui ont permis de voir que la source du signal venait vraiment de la zone du langage. Donc une découverte à l’époque. »

UNE AVENTURE AVEC LES CANADIENS DE MONTRÉAL

De1998 à 2012, Maryse Lassonde est devenue la neuropsychologue des Canadiens de Montréal, une célèbre équipe de la ligne nationale de hockey. Elle voyait tous les joueurs au début de la saison. Avec ses doctorants, elle leur faisait passer des tests pour évaluer leur mémoire, leur attention et leur capacité d’anticipation. Lorsque des joueurs avaient une commotion cérébrale, ils ne pouvaient retourner au jeu tant que les résultats des tests de l'experte n’avaient pas démontré qu'ils avaient récupéré leur niveau de base d'avant l'accident.

Cette expérience l’a emmenée à développer tout un programme de recherche sur les commotions cérébrales dans le sport. « Cette fois-ci, j’ai étudié ces effets, mais avec des techniques extrêmement avant-gardistes, l’électrophysiologie cognitive, bien sûr, auxquelles on a ajouté d’autres techniques qui étudiaient le métabolisme des neurotransmetteurs tout de suite après une commotion et deux mois après la commotion. Nous avons étudié aussi l’épaisseur du cortex, une zone du cerveau qui s’occupe des fonctions cognitives supérieures. »

Encore une fois, avec ses collègues qui provenaient de physique, de mathématiques, de génie, de neuropsychologie et de neuroscience, elle a pu démontrer que des personnes qui ont eu des commotions cérébrales tôt dans leur vie, avaient 25 ans plus tard, un amincissement du cortex et des difficultés cognitives, et ce, même s'ils étaient complètement fonctionnels dans leur vie courante. 

Maryse Lassonde explique que « Cet amincissement venait en corrélation avec leurs pertes de mémoire.  Nous avons pu voir chez eux des signes précurseurs de maladies dégénératives. Maintenant c’est bien connu que les effets cumulés de commotions cérébrales vont mener à la démence chez plusieurs personnes.  Si vous avez eu une commotion, vos chances d’en avoir une deuxième sont encore plus grandes, puis une troisième. Et les séquelles sont encore plus évidentes. La récupération sera de plus en plus longue. Et malheureusement, nous savons maintenant que les effets répétés de commotions cérébrales peuvent mener à une encéphalopathie traumatique chronique qui est une maladie dégénérative du cerveau liée aux commotions. Et ce qu’on ne savait pas à l’époque et qui est malheureux d’une certaine façon, ces commotions cérébrales répétées peuvent également mener à la dépression. »

Son  premier étudiant au doctorat qui s'est intéressé aux commotions cérébrales dans le sport était lui-même quart arrière du club de Football d'une grande université. Malheureusement cet étudiant s’est suicidé en 2001, à l’époque on ne savait pas encore qu’il y avait une relation importante entre les commotions cérébrales répétées et la dépression.  « Les résultats d'autopsie de plusieurs jeunes sportifs qui se sont suicidés ont depuis révélé qu’ils étaient porteurs de cette encéphalopathie traumatique chronique, donc qu’ils avaient le cerveau d'un homme de 65 ans. On est maintenant de plus en plus conscient que ce ne sont pas seulement des effets cognitifs, mais aussi des effets psychologiques qui sont provoqués par les commotions cérébrales. »

UNE FEMME ENGAGÉE

Maryse Lassonde a trouvé le temps de siéger sur de nombreux comités et conseils portant tant sur l’avenir du français dans les sciences que l'administration et les politiques de la recherche. Membre du Conseil supérieur de l’éducation, elle a été présidente de l’ACFAS et présidente du Conseil de l’Ordre national du Québec. D’une certaine façon, le fait qu’elle ait été une jeune chercheuse, une femme, une francophone, lui a permis d'être invitée un peu partout à siéger sur des comités. Tous ces sujets l'intéressaient, donc elle disait oui lorsque les occasions se présentaient.

UNE CARRIÈRE PARALLÈLE

Depuis, 2012, Maryse Lassonde est la directrice scientifique du Fonds Nature et Technologies du Québec (FRQNT) qui soutient des milliers d'étudiants-chercheurs, des centaines de projets de recherche et des dizaines de regroupements de chercheurs. Les bourses et subventions octroyées par le FRQNT répondent à des critères d'excellence et d'éthique, au terme d'un rigoureux processus d'évaluation par des comités de pairs.

Depuis 2015, Maryse Lassonde est une des rares femmes (la troisième depuis sa fondation en 1882, à occuper la présidence de la Société Royale du Canada qui se compose de trois Académies couvrant de nombreuses disciplines intellectuelles et artistiques : l’Académie des arts, des lettres et des sciences humaines, l’Académie des sciences sociales et l’Académie des sciences.

Maryse Lassonde a énormément apprécié sa participation au G20 scientifique avec Angela Merkel. Plusieurs l'ignorent, mais la chancelière allemande détient un doctorat en physique. Le Canada sera l'hôte du prochain G7, Maryse Lassonde se prépare, avec ses collègues de la SRC, pour accueillir le G7 scientifique à Montréal au printemps 2018.

Elle nous invite aussi à participer au Gender Summit du 6 au 8 novembre , à Montréal, près de 600 défenseurs de l’égalité des genres dans les domaines des sciences, de l’innovation et du développement participeront au Gender Summit d’Amérique du Nord de 2017. Les participants pourront y avoir des discussions fructueuses sous le thème "Adopter le pluralisme et prospérer grâce à la diversité – façonner les sciences et l’innovation".

« Le Gender Summit de Montréal se distingue des autres Gender Summit qui ont eu lieu dans le monde en promouvant l’inclusion des femmes en science, soit mais aussi en sciences sociales, en santé, en finance, en administration, et en incluant des groupes moins représentés en sciences. La première session va d'ailleurs porter sur l’inclusion en sciences de la communauté LGBTQ, il y aura une session également  qui portera sur la science par et pour les autochtones. » 

UN CV NARRATIF

Parmi les souhaits de Mayse Lassonde, il y a celui d’encourager les organismes subventionnaires à demander aux chercheurs de présenter des cv narratifs plutôt que des cv traditionnels.

« Cela contribuerait à résoudre plusieurs problèmes. On connait bien l’affirmation « Publish or Perish », et c’est vrai, cela amène des abus, du plagiat dans plusieurs pays parce que l’avancement ne se fait que si vous avez publié dans plusieurs revues. Tout l’aspect de promotion, tout l’aspect de l’obtention de subventions, sont souvent plus liés au nombre qu’à la qualité des productions. Le CV narratif permet de décrire d’où vous venez, où vous êtes et ce que vous allez devenir en appuyant cela évidemment sur quelques publications que vous avez sélectionnées comme étant les plus représentatives de votre travail. Le CV narratif enlève l’accent sur ces données bibliométriques qui sont déplorables comme l'indice H (ou indice de Hirsch) ayant pour but de quantifier la productivité scientifique et l'impact d'un scientifique en fonction du nombre de citations de ses publications. 

« Le CV narratif enlève la pression par rapport à la publication dans des journaux qui ont énormément d’impact, car cela ne veut pas dire que votre article publié dans cette revue a un très grand facteur d’impact: c'est la revue qui a le facteur d'impact et non l'article individuel. De plus, cela protège les femmes qui ont des arrêts de carrière qui sont tout à faire justifiables, comme des congés de maternité. Le cv narratif démontre les capacités ou le potentiel de quelqu’un plutôt que sa productivité, c’est ce qui nous permettrait de voir si cette personne-là peut se distinguer, si on peut investir dans ce chercheur ou cette chercheuse. »

Nous retenons deux leçons du parcours hors du commun de Maryse Lassonde : ne pas hésiter à choisir un domaine où il y a moins de candidats, ce qui est très pertinent à notre époque puisque nous sommes dans une période de rupture, un véritable changement de paradigme. Et apprendre à dire oui lorsque des occasions se présentent.

L'entretien se termine sur une invitation à toutes les filles de suivre les traces de Maryse Lassonde. Les femmes peuvent réussir dans tous les domaines y compris l'informatique, l'intelligence artificielle, les mathématiques et les sciences dures. La scientifique nous rappelle le film HIDDEN FIGURES, l'histoire de trois femmes noires, Katherine G. Johnson, de Dorothy Vaughan et de Mary Jackson des femmes afro-américaines brillantes qui ont travaillé à la NASA, et participé à l'une des grandes opérations de l'histoire: le lancement de l'astronaute John Glenn en orbite.

L'idée de Maryse Lassonde pour sauver notre espèce : Protégeons et stimulons nos petits. Des expériences ont été menées avec de petits rats. Lorsque qu'ils étaient câlinés par leur maman, leurs cerveaux se développaient mieux : plus de connections, plus d'activités... Mieux encore, ces effets se transmettent d'une génération à l'autre. L'épigénétique sera un des sujets que j'aborderai d'ici Noël, suivez-nous !

Et dites-nous ce que vous pensez-vous de tout cela ? Laissez-nous vos commentaires.


Pour aller plus loin  :

Maryse Lassonde a publié cinq livres et 250 articles. Voici trois articles que nous vous recommandons ainsi qu'un lien qui donne accès à ses livres dont Neuropsychology of Childhood Epilepsy.

Le livre mentionné par Sylvie :
Kelly Kevin, The Inevitable : Understanding the 12 technological forces that will shape our future.
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