La Voix

Le thème imaginé par Geneviève Poulin sur la solitude a ému plusieurs co-équipiers. L'homme seul au milieu d'une foule d'humains et de robots... en quête d'identité et d'amour... a plû. Monique Chartrand, Mario Pascal et Anna Rozanova l'ont rejointe pour co-construire une histoire pleine d'émotions.

En après-midi, Marc Bé s'est joint à l'équipe pour quelques heures, mais il n'a pu revenir ensuite. Sa présence a toutefois apporté une divergence. L'équipe s'est retrouvée avec trois histoires sur le même thème ! Cela m'a fait penser au Quatuor d'Alexandrie, pourquoi ne pas imaginer la même histoire à partir du regard de trois personnages ?
 

Voici les trois versions sorties de leur imaginaire collectif.

Regard du poète-philosophe

La voix de Eel ! 

par Monique Chartrand, Mario Pascal, Geneviève Poulin et Anna Rozanova

Le soleil de février aveugle les passants, qui devant les vitrines des commerces, comme un troupeau, déambulent dans les rues de Hong Kong !

Parmi cette foule, comme tous les jours, Lee, guidé par la voix, s’arrête prendre son donut moléculaire qui l’attend tout chaud.

Au sortir du café, Lee se retrouve tout à coup sous la pluie, dans la foule, il n’entend plus la voix. Étonné..., de plus en plus perdu..., affolé..., de plus en plus seul, … désorienté, il aborde les passants, tente, sans savoir comment, de communiquer:
— Entendez- vous la voix ?

Lee semble invisible…

Quand une main se pose sur son épaule. Il se retourne et ahuri, il se retrouve face à lui-même. Pour la première fois, Lee entend une voix, celle d’un autre à son image. Et cette voix est celle qu’il a toujours connue, celle du Dr Eel.


La Voix

  
version science-fiction

par Monique Chartrand, Mario Pascal, Geneviève Poulin et Anna Rozanova 

Il était une fois, au centième étage d’un gratte-ciel de Hong-Kong, un enfant prénommé Lee qui passait ses journées dans le monde virtuel des jeux vidéos. Il mangeait en ayant toujours son casque VR, il s'endormait sans le détacher, il va sans dire que ses autres besoins... il faisait tout en portant ce dispositif technologique sophistiqué.

Vingt ans plus tard, après avoir passé 88 000 heures dans l’univers virtuel, Lee n'avait plus besoin de casque. La technologie ayant évolué, il était devenu possible pour tout le monde de vivre les plaisirs du monde virtuel sans recours aux écrans intégrés. La population métisse et homogène, comme un troupeau, déambule désormais dans les rues de Hong Kong guidée par la voix. Pour Lee, un être mince et androgyne aux cheveux frisés et aux yeux bridés, cette voix, perçue directement par le cerveau, était une sorte d’hypnose qui lui permettait d'accomplir ses tâches routinières de façon ponctuelle.

Tout comme hier et avant-hier et le jour d'avant, ce samedi nuageux, Lee se lève à 6h45, enfile un poncho et ses leggings en plastique recyclé. À 7h pile, Lee quitte sa demeure solitaire et se fait engloutir par la foule pressée. Guidé par la voix à 7h17, Lee s'arrête au café et commande au robot son «donut moléculaire» quotidien.

Au sortir du café, Lee se retrouve sous la pluie et n'entend plus la voix. Perdu, désorienté, de plus en plus affolé, pour la première fois dans sa vie, Lee aborde les passants :

-Entendez-vous toujours la voix?

-Mais qu'est-ce qui se passe, expliquez-moi?

-Qu'est-ce que je fais maintenant?

-Dites-moi, s'il vous plaît! Quelqu'un?

Personne ne s'arrête. Lee semble invisible. Personne ne lui prête la moindre attention.

Ébranlé, Lee s'immobilise et laisse échapper son parapluie. Tout à coup, une main solide se pose sur son épaule.

« Calme-toi, Lee. C'est fini, c'est tout. Ça va aller.»

Son jumeau, prénommé Eel sort un petit câble jaune et l'attache à la tête de Lee. Un effet d'électrochoc se produit. Les membres de Lee agités de convulsions se tordent et deviennent inflexibles. Les contours de la rue avec ses gratte-ciel, ses milliers de passants et ses flaques disparaissent. Obéissant, Lee suit son frère qui le conduit dans sa chambre de l'hôpital psychiatrique où il demeure depuis déjà 10 ans, (ce qui équivaut aux 44 000 heures de jeu virtuel).

- Ah Eel... Content de te voir... mon casque… , mon casque...où est-il, mon casque...?


La Voix


Version psychologique

par Monique Chartrand, Mario Pascal, Geneviève Poulin et Anna Rozanova 

Un matin de février 2116, comme chaque matin depuis bien longtemps déjà, Lee s’était mis en marche sans réfléchir. Dans une rue pluvieuse et bondée du quartier Mong Kok de Hong Kong, son corps suivait mécaniquement le flot de la marée dense formée par ses semblables. Où allaient-ils tous ? Quelles pensées les habitaient ? Au milieu de ces gens, Lee se sentait seul.

À l’angle des rues Sai Yeung Choi et Argyle, Lee s’immobilise brusquement devant la vitrine d’un commerce de lingerie. Ce ne sont pas les slips aux couleurs psychédéliques des mannequins à tête d’ourson qui ont attiré son attention, mais plutôt les objets surprenants placés dans leurs mains inertes : un pistolet et une fleur. Cette vision le projeta instantanément dans le passé, un samedi de novembre alors qu’il n’avait que 6 ans. Cet après-midi-là, il avait miraculeusement échappé aux attentats terroristes qui avaient éclaté alors que ses parents et lui prenaient le temps de vivre sur la terrasse d’un café. Il se souvenait avoir été secouru par un étranger qui avait assisté, impuissant, à la scène tragique qui avait eu lieu sous sa fenêtre. Dès l’attaque terminée, cet homme l’avait rapidement rejoint pour le réconforter du mieux possible. Il l’avait également aidé à joindre et retrouver Oncle Phong, le frère de sa mère.

En se couchant ce soir-là dans le grand lit de son oncle, Lee comprit que pour survivre, il devait enfouir ses rêves d’enfant, ses questions et ses doutes ainsi que toutes ces émotions qui le submergeaient et le rendaient vulnérable. Si sa famille avait été décimée parce qu’elle rayonnait la joie de vivre, il devrait désormais être fort, imperturbable et prendre exemple sur les robots, héros de ses jeux vidéos préférés.

— 他 ! 看看你在做什么! 这不是一位留着不动。分发! »  (Hé! Regardez ce que vous faites  ! Ce n’est pas un endroit pour rester immobile. Circulez  ! )

Lee se ressaisit. Chassant ses souvenirs en replaçant son chapeau que l’homme hostile avait failli lui faire perdre en le bousculant au passage, il se remit en marche. Arrivé au Kam Wah Café, Anh la serveuse l’attendait avec sa traditionnelle brioche à l’ananas d’une main et de l’autre, l’habituel « bubble tea » à la noix de coco. Le regardant franchir le seuil du commerce, elle lui balança : « On fait la grasse matinée maintenant ?! ». Elle avait l’air d’une Betty Boop avec sa combinaison moulante rouge lisérée de blanc et son petit chapeau assorti. En lui adressant la parole, elle avait légèrement penché la tête et planté ses yeux perçants dans les siens. Lee avait senti son visage prendre feu. Penchant aussitôt la tête pour éviter d’attirer davantage l’attention, il avait suivi Anh docilement à la table qui lui était réservée. Prenant place sur la banquette de cuirette grise et se retrouvant seul devant sa brioche et son thé, il ferma les yeux et expira profondément. Pourquoi ces souvenirs refaisaient-ils surface maintenant, après toutes ces années de calme routinier ? Pourquoi ressentait-il soudainement cette oppressante solitude comme un immense piano posé sur son cœur ? Pourquoi avait-il bêtement rougi en réponse aux taquineries de Anh ? POURQUOI SA FIDÈLE ARMURE DE ROBOT INVINCIBLE SE FISSURAIT-ELLE ?!!! Au fond de sa poitrine, Lee pouvait entendre la fugue rythmée son cœur puis, en inspirant piano, piano, il releva les paupières.

Devant lui, à sa table et à quelques centimètres à peine était assis un homme. Vêtu d’une chemise de lin blanc, il souriait. Sa bouche légèrement entrouverte laissait deviner une dentition usée par une vie modeste et bien remplie. Buriné par les épreuves et les années, son visage s’ouvrait sur un regard doux et bienveillant.

« Je suis Eel. », dit le vieil homme en réponse à l’interrogation qu’il pouvait lire et entendre résonner très fort chez Lee. « J’ai souvent pensé à toi et je suis heureux de te retrouver aujourd’hui. » Les yeux de Lee s’emplirent de larmes. L’homme qui était devant lui était celui-là même qui l’avait secouru il y avait quarante ans de cela. Il se rappelait maintenant les paroles réconfortantes de l’homme : « C’est vrai. Les méchants ils ont des pistolets, mais nous on a des fleurs… ». Il comprit alors qu’en incarnant le héros de ses jeux vidéos, en se réfugiant dans l’individualisme et en se barricadant derrière une armure de robot, il se délestait de toute humanité. Il jugulait certes ses douleurs et ses peines, mais il se privait et privait les autres d'un arc-en-ciel de bons sentiments, de toute pulsion de désir, de force d’agir et d’envie de rêver.

Depuis cette rencontre, la foule qui déferle dans les rues de Mong Kok est toujours aussi dense. En son sein, elle porte désormais un homme qui ne changera pas le monde, mais qui a changé SA perception du monde et de sa relation avec celui-ci.


Quelles histoires préférez-vous ? Vous avez des idées pour les améliorer ? Écrivez des commentaires aux auteurs en dessous...

Venez découvrir comment ils ont mis la version science-fiction en scène. Leur spectacle sera présenté pendant La Nuit blanche.

Réservez votre soirée le samedi 27 février, de 21h00 à minuit. Participez à la Nuit des robots à l'échoFab, 355 rue Peel (au coin de Wiliam) pour vivre une soirée pleine de surprises, d'humour et de poésie. Un voyage dans l'imaginaire !