NINA

•1•

Il était une fois un vase de Pétri. Dans ce tout petit enclos, de forme circulaire, règne un désordre sans nom.  À l’oeil nu rien ne se voit. Mais au microscope ! Des milliers et des milliers de petites bactéries foncent dans toutes les directions.

Loin, très loin de là, dans un lit d’hôpital, une petite fille contemple, à travers la fenêtre, la lune et les étoiles. Le ciel est sans nuages. Il y a des milliers et des milliers de petites étoiles qui scintillent. Quand soudainement une étoile filante traverse le ciel. 

Elle a juste le temps de faire un souhait, puis retourne sa tête avec difficulté sur l’oreiller pour chuchoter à sa poupée qui dort près d’elle.
— Ah ! Je te l’avais bien dit : demain est un grand jour ! Tu verras tout ira bien, nous rentrerons à la maison.

Elle tourne sa poupée vers le ciel pour qu’elle puisse voir les étoiles et s'endort profondément.

•2•

Dans le laboratoire, un chercheur se concentre. Avec d’infinies précautions, il insère le contenu du vase de Pétri dans un petit contenant invisible à l’oeil nu, mais suffisamment vaste pour contenir des centaines de bactéries. 

Les minutes sont comptées. Il ne dispose que de très peu de temps pour quitter le laboratoire et se rendre à la chambre de la patiente. Un petit point s’installe dans le champ de mire du microscope. Mais il disparaît aussitôt.  Ça y est, le petit point vient de glisser dans le contenant avec ses compagnons.

Le petit point, c'est Nina ! Une bactérie qui a une mission à accomplir. 

Même si elles sont des milliers, Nina est unique. Ce n’est pas parce qu’on est une bactérie qu’on n’a pas de personnalité ! Ronde et petite, elle se déplace en secouant ses flagelles... Elle porte sur son dos un colis, un précieux chargement qu'elle doit livrer en 40 minutes seulement ! Pour un être humain, ce n’est pas très long, mais pour une bactérie comme Nina, c'est le projet de toute une vie. Nina se redresse, elle doit jouer des coudes pour se frayer un chemin et atteindre son transporteur.
— Vite, vite, je suis pressée, moi !

•3•

Malgré l’heure matinale, il y a beaucoup de monde à l’hôpital. On se bouscule dans l’ascenseur. Le chercheur consulte sa montre. Deux étages… RC - 1 - 2. La salle 315 est à gauche au fond du couloir. Vite… il n’y pas une minute à perdre.

Dans la seringue, le transporteur vacille au gré des mouvements du chariot.

Nina regarde autour d’elle. Les parois de la seringue lui renvoient une vue déformée de la cage d’ascenseur. Ses consoeurs s’interrogent. Elles se regardent d’un air inquiet. En plus de leur chargement, elles ont en elles de petites chaînes d’oxyde qui les aideront à s’orienter dès que la course commencera. Déjà, elles ressentent une attraction magnétique qui les agite. La minute M approche.

•4•

Dans la salle IRM, la petite fille, couchée sur la table, glissera bientôt dans le ventre de l’énorme tube blanc. À la fois inquiets et pleins d’espoir, la poupée, l’équipe de recherche, ses parents observent en retrait les moindres mouvements. 

Une infirmière injecte Nina et ses compagnes dans les veines de la petite fille. 

Bousculades et soubresauts ! Vroum ! Nina est passée de la seringue au cathéter. Elle se sent à l’étroit. Le transporteur vient d’être injecté à proximité de la tumeur. Les flagelles se réchauffent, prêts à entrer en action. Tous les yeux sont rivés sur l’écran, on voit le petit point lumineux se déplacer vers la cible. 

La petite fille n’est pas endormie, mais elle a les yeux fermés. On lui demande de ne pas bouger. Alors, elle se déplace en pensée. On lui a expliqué la procédure à plusieurs reprises. Elle en a compris l’essentiel : pas de traitement aux effets dévastateurs et épuisants. Pas d’effet du tout. Procédure d’installation : crâne rasé ; cible tracée au feutre ; et boussole. Il suffit d’attendre que les bactéries déversent leur contenu sur les cellules cancéreuses. Alors, elle rêve éveillée. Elle rêve au ciel étoilé de la nuit précédente. À l’étoile filante, et à son voeu. Si elle s’en sort, elle deviendra médecin.

•6•

La porte du transporteur s’ouvre enfin. Nina se précipite vers la sortie. Les bactéries se bousculent, c’est de bonne guerre. Toute l’équipe poursuit le même objectif. Le nombre fait la force. Les cellules cancéreuses ont raison d'avoir peur de ce tremblement soudain.

Ce n’est pas pour se vanter, mais elle et ses camarades détiennent des records de vitesse. Le chargement est lourd, il faut redoubler d’efforts. La viscosité du sang rend les déplacements plus difficiles que dans le vase de Pétri. Nina et ses camarades ne sont pas seules : elles croisent de nombreux voyageurs. Il faut avancer à travers la foule.

L’IRM est en marche. C’est la première fois que l’expérience est tentée sur une petite patiente. Il ne lui reste que quelques mois à vivre. Cancer du cerveau. Tout a été tenté. Il s’agit de sa dernière chance. Le directeur de recherche se mordille les lèvres, les poings serrés dans les poches de son sarrau. Tous retiennent leur souffle.

Un point rouge immobile, la cible, est illuminée à l’écran. Un autre point rouge, plus gros et mobile, se déplace. Puis, il s’immobilise.

La petite fille rêve. L’habitude de rêver qu’ont les enfants malades. Ils jouent et dansent dans leurs têtes ; ce que leur corps malades ne leur permet pas. Sentant la boussole sur son crâne, elle chantonne et offre sa chanson aux bactéries qui sont présentement en action pour la sauver.

Nina file à toute vitesse, entourée de ses consoeurs. Elle n’a pas de plan de navigation. Elle navigue à vue. Cela ne l’inquiète pas. Elle a l’habitude. Les oxydes qu’elle a en elle lui servent de guides. Nina sait qu’une boussole a été placée juste sur la cible. Elle sait aussi que des humains pistent le moindre de ses déplacements et l’aident.

Et BOUM ! Nina est toute étourdie. Elle vient de s’arrêter net. Un vaisseau capillaire. Comment ne l’a-t-elle pas vu ? Elle aurait pu aisément l’éviter. Nina tente de faire marche arrière, mais elle est coincée. Comment s’en sortir ? L’aide de ses consoeurs n’y fait rien.

Nina leur dit qu’elle doit absolument poursuivre son chemin, mais toutes sont coincées avec elle.

Panique à bord ! Vérification des instruments : tout est en ordre. La petite fille bouge brusquement alors qu’elle est censée demeurer immobile. Elle revoit dans sa tête les étoiles magnifiques. Elle revoit, en particulier, l’étoile filante. Instinctivement, elle tend le bras et tourne la tête pour la saisir avant qu’elle ne disparaisse.

Nouvelle tentative vaine de Nina pour faire marche arrière. Soudain, un de ses flagelles la tire en arrière. Tout est sans dessus dessous. Puis, hop, elle est repartie avec toutes ses compagnes.

Il ne reste que 10 minutes au compteur. 10 minutes pour atteindre la cible et déverser les médicaments sur la tumeur. À l’écran, une toute petite distance à franchir. Une fois la cible atteinte, il faudra pénétrer à l’intérieur de la tumeur. 10 minutes c’est très peu. Échange de regards. Les parents sont inquiets. La petite fille ressent des nausées. Cela lui arrive de plus en plus souvent.

•7•

Enfin arrivée ! Nina fonce tout droit sur la cellule. Elle vérifie son chargement : tout est en place. Première tentative infructueuse. La couche de protection est trop épaisse. Elle a besoin de l’aide des autres. Nina rebondit. Il y a moins d’oxygène dans ces profondeurs, mais cela ne l’inquiète pas. Au contraire. Elle aime la profondeur et l’air raréfié. Nina fonce à toute vitesse sur la tumeur. Cette fois, elle réussit à entrer.

Dans la salle, on entend un grand soupir de soulagement. La cible a été atteinte. Mais en ce qui concerne l’efficacité du traitement, il faudra attendre. La petite fille s’est endormie. Dans son rêve, elle se rapproche des étoiles. Une scintille plus que les autres. C’est Nina ! Il y a autant d’étoiles dans le ciel que de bactéries dans son corps. Elle admire la jolie petite bactérie filante qui vient de lui sauver la vie.

•8•

Nina se sent soudainement plus légère. Ce n’est pas seulement le fait d’être brusquement délestée de sa cargaison. Elle sait que sa mission a été accomplie. 

Il ne lui reste que quelques minutes. Elle va mourir. Elle et ses consoeurs ne peuvent se reproduire dans un tel milieu. Mais elle n’a pas peur de mourir. Elle sait qu’elle n’est pas seule. Elles sont innombrables comme les étoiles. Elles font partie d’un tout. Et ce qu’elle a appris, ce qu’elle a vécu sera transmis à ses semblables. Les humains, qu’elle connaît mieux maintenant, l’aideront dans cette tâche.

FIN


Ce conte pourrait bien devenir une histoire vraie dans quelques années : Lire  Lutter 'créativement' contre le cancer avec le professeur Sylvain Martel et l'article Les bactéries et nous
 

Venez rencontrer Giullia Zarpellon et Michael Spleit à la #nuitdesrobots #nuitblanche, ils vous présenteront à quoi ressembleraient nos vies si les nano-robots et les bactéries unissaient leurs efforts pour lutter contre le cancer. L'équipe du professeur Martel du Laboratoire de Nano-Technologie de l'École Polytechnique  y travaille !