La collection qui n'existait pas

Grand Prix du 34e Festival International du Film sur l'Art

Herman Daled est un collectionneur belge qui n'aime pas qu'on le qualifie de collectionneur. Il préfère se comparer à ceux qui achètent des livres. Au cours de sa vie, il a acquis environ 800 œuvres d'art conceptuel. Mais futé est celui qui entrera chez lui et le devinera. Aucune œuvre n'est exposée en permanence sur les murs de sa maison. Seuls indices : de petites fiches dans un tiroir encerclées d'un élastique. Voilà toute sa collection ! 

L'artiste Daniel Buren, un ami de 46 ans, lui reproche de ne même pas déballer certaines œuvres. Herman Daled s'en amuse. Ce qu'il préfère plus que tout, c'est de les sortir à l'occasion et de les montrer à ses invités, puis de les ranger à nouveau. Il a fait cela toute sa vie.

Dans le documentaire que lui consacre Joachim Olender, ces moments semblent être des moments mémorables pour ce passionné d'art conceptuel. On imagine d'ici le débat d'idées entre amis et artistes sur la signification de ce mot, de ce signe...

Je suis, avant tout, solidaire politiquement avec les artistes.
— Herman Daled

Pour cet homme, il est insensé de féliciter un artiste sur son travail et de ne pas lui acheter une œuvre. « Si tu vas à leur vernissage, si tu veux être conséquent, tu te portes acquéreur d’une oeuvre. C'est la moindre des choses. »

C'est ainsi qu'il a commencé à acheter les œuvres de jeunes artistes dans les années 60 - 70 et qu'il est devenu ami avec l'artiste belge Marcel Broodthaers. Lorsque des artistes américains venaient en Belgique, Marcel leur disait : ce soir je vous amène chez un ami chez qui on peut manger, on peut boire, on peut fumer et, en plus, il achète. Son épouse Louise a tenu auberge tant il y avait presque toujours des artistes chez eux lorsqu'il rentrait du travail le soir.

« Les artistes étaient modestes, au début de leur carrière, et avaient toujours des choses qu'ils étaient prêts à céder. » En acquérant leurs œuvres, Herman Daled validait leur travail et les aidait à vivre. Il affirme que son mérite n'est pas d'avoir eu du flair, mais de s'être montré disponible. Qu'est-ce que l'art ? Que veut dire faire de l’art ? Pourquoi avons-nous besoin d’art ? Il n'y a pas de raison. C'est quelque chose que fait l’artiste. « C'est un objet de créativité. Un objet de connaissance et d'expérience.

« À l'époque l'idée était de faire des objets sans valeurs, de sortir la valeur de l'œuvre d'art, pour peut-être fabriquer autres choses sous le chapeau d'art conceptuel. On est loin du chef d’oeuvre, mais on est tout près de l’archive. À la première exposition d’art conceptuel, vous aviez tout ce que les organisateurs ne savaient pas ranger autrement. » explique Daniel Buren.

Le terme voulait dire que l'objet n'avait plus d'importance, comment alors s'en débarrasser ? demande Buren. « Ce n'est donc même plus la peine de le dessiner, de le fabriquer... » Herman Daled assure n'avoir jamais eu la valeur commerciale en tête. Ses achats étaient des gestes solidaires. Il soutenait les artistes et réfléchissait avec eux. 

Un tel amour des artistes et de l'art est impressionnant. On est loin de l'idée que l'on se fait aujourd'hui du marché de l'art ! Daniel Buren précise que si l'artiste se réinventait et essayait de faire quelque chose de nouveau, le collectionneur aussi devait se réinventer. Et c'est ce que faisait Herman Daled. « Les œuvres n'étaient pas de très grandes tailles, pas très intéressantes visuellement, mais on a tout de même créé une esthétique ,» constate Herman Daled, une quarantaine d'années plus tard.

« J'ai surfé sur la vague de ce mouvement essentiel qui a marqué la seconde moitié du XXe siècle. Dans les années 60 - 70, il y avait un centre de gravité, c'était à peine une douzaine d'artistes qui s'intéressaient à l'art conceptuel : une remise en question de l'objet, mais pas seulement. « Ma collection s'intéresse à des objets qui se sont dématérialisés. J'ai été porté par la vague. Au XXe siècle, qu'y a-t-il eu à part DADA, un peu le pop-art et l'art conceptuel. Les grandes vagues sont rares. », ajoutent Herman Daled.

En 2011, le MOMA de New York a acquis une partie des pièces maîtresses de sa collection, près de 400 œuvres : la plus importante collection d’œuvres de Marcel Broodthaers, des œuvres historiques de Daniel Buren, Niele Toroni, On Kawara, Dan Graham, Sol LeWitt et d’autres. 

Pour Herman Daled et ses amis, l’art était un sujet de développement philosophique. Comme le dit le commissaire du MOMA dans le film de Joachim Olender, le couple Daled était des collectionneurs d'idées. « Une salle blanche dans un Musée, où vous n’êtes pas saturé par des couleurs et des formes, mais par des questionnements extrêmement précis. On vous demande de lire une phrase dans un espace où il n’y a que cela à faire, cela a une véritable force. C'est un effet de rupture par rapport à ce qu'un Musée expose. »

L'artiste Daniel Buren, qui a d'ailleurs proposé le titre du film à Joachim Olender, « La collection qui n'existait pas » pour paraphraser son exposition au Centre Pompidou en 2002, « le Musée qui n'existait pas », raconte cette anecdote :

« Une année, j'ai proposé à Herman Daled d'acquérir une de mes oeuvres chaque mois pendant un an au lieu d'acheter plusieurs œuvres à plusieurs artistes. Il a accepté. Notre entente se terminait un 3 janvier. À la première exposition visitée, il a acquis, comme s'il avait été affamé, toutes les œuvres de l'exposition en une seule fois. J'ai compris que je l'avais frustré. Un collectionneur qui ne peut plus collectionner peut tomber malade. »

Collectionneur ! Herman Daled est agacé. Pour lui, il y a une grosse distinction entre le plaisir et l'intérêt. La beauté est un piège inévitable. Le traquenard de la beauté. Sa seule mission : Rendre service aux artistes et au public... c'est la raison pour laquelle il se réjouit de savoir qu'une partie de sa collection sera entre les bons soins du MOMA.

Voilà un grand prix bien mérité. La Collection qui n'existait pas est un film formidable où on revit une époque et on apprend énormément de choses. Bravo à Joachim Olender et à Herman Daled. 


Joachim Olender
Né à Bruxelles en 1980, Joachim Olender a étudié le droit et le cinéma à Bruxelles. Il voyage entre le cinéma, la mise en scène et l’écriture, et poursuit actuellement sa thèse à Paris 8 et au Fresnoy.
Filmographie | Bloody Eyes (2011) ; Tarnac. Le chaos et la grâce (2012).