Les écrivains

et leurs mystères.

Agatha Christie, qui souhaitait protéger sa vie privée avait l'habitude de dire qu'on devrait s'intéresser aux livres d'un écrivain plutôt qu'à sa personne. L'excellent documentaire de Claude Ventura, Fitzgerald / Hemingway : Une question de taille, lui donne raison tant Ernest Hemingway apparaît sous un jour où, finalement, à la lecture de quelques phrases assassines, on ne souhaiterait pas l'avoir comme ami.

Mais l'amitié, comme la vie et l'écriture, sont des phénomènes complexes. Rien n'est noir ou blanc dans cet univers. Le souci pour certains, c'est lorsque leurs amis publient ce qu'ils pensent d'eux et de leurs proches. Si vous êtes une personne très secrète, ce n'est pas dit que vous aurez envie d'être l'ami d'un écrivain. Entre la réalité et la fiction, souvent tout se mélange. Un bon écrivain sait se glisser dans la peau de toutes sortes de personnages et utiliser ses expériences et celles des autres... mais s'il étale au grand jour ses opinions sur ses amis en les nommant et si, de surcroît, ces derniers sont célèbres, cela risque de faire des flammèches.

Avec ses choix de films, le Festival international du Film sur l'Art nous fait découvrir des coulisses du monde de l'art qui nous font réfléchir. Il est toujours intéressant de mieux connaître les créateurs non pas tant pour les détails croustillants de leur vie privée (en tous les cas pour Les Cahiers de l'imaginaire), mais surtout pour mieux comprendre leurs mécanismes de création.

Le documentaire de Matthew Barrett sur Agatha Christie est très intéressant à cet égard. La prolifique romancière, qui s'est passionnée pour les énigmes dès son adolescence, a développé une méthodologie. Elle commence toujours par choisir un lieu et un crime. Le suspense est maintenu jusqu'à la fin, car elle prend soin de développer des personnages qui ont tous un mobile. Ils peuvent tous être coupables. Pour résoudre l'énigme, elle a choisi un détective intelligent, maniéré et pointilleux sur les détails, qui mènera l'enquête avec brio et trouvera le coupable.

Une table et une chaise, c'est tout ce dont Agatha Christie a eu besoin pour créer. Elle a trouvé sa passion jeune : les énigmes. Et on ne change pas une méthodologie gagnante. Si en cours de route, pour se divertir, elle a changé son célèbre détective pour une femme qui ressemblait à sa grand-mère et si elle a écrit pour le théâtre... ses énigmes sont demeurées la clé de son succès. Aujourd'hui encore, la célèbre romancière détient les records de longévité avec sa pièce à l'affiche à Londres, La Souricière.

La vie d'un écrivain est souvent compliquée à cerner pour les lecteurs curieux. La reine des romans policiers, Agatha Christie, était une femme secrète qui ne souhaitait pas voir sa vie privée exposée au grand jour. Le réalisateur a eu la bonne idée de construire son récit comme une énigme. Au fur et à mesure de son enquête, Matthew Barrett nous dévoile un peu mieux qui était cette femme. Ceux qui souhaitent mieux la connaître peuvent aussi lire les six romans qu'elle a publiés, en secret, sous le nom de plume Mary Westmacott. D'excellents romans qui, selon les experts, en dévoilent davantage sur elle que ne le fait son autobiographie où elle se contente d'énumérer des faits et des dates, se préservant de laisser paraître toute émotion.

Dans un autre registre, le film de Claude Ventura sur l'amitié entre F. Scott Fitzgerald (1896-1940) et Ernest Hemingway (1899-1961) est aussi formidable. Tant de choses ont été écrites sur ces deux écrivains célèbres, j'étais curieuse de voir ce qu'on y apprendrait. Le réalisateur, pour faire évoluer l'énigme, utilise la correspondance échangée entre les deux écrivains et leur éditeur.

C'était l'époque de la génération perdue, comme l'avait nommée la poétesse Gertrude Stein. Entre les deux guerres, les artistes se retrouvaient dans les cafés et bars de jazz à la mode à Paris ou sur une plage pendant les vacances d'été... Les plus fortunés louaient des maisons et invitaient les amis : artistes et collectionneurs se retrouvaient de fêtes en fêtes. Les mêmes scènes et images se recoupent dans les nombreux livres et films publiés sur les artistes de l'époque comme si tous s'étaient donné le mot pour être au même endroit.

Alors jeune journaliste, Ernest Hemingway est correspondant au Toronto Star. Il vit dans les quartiers populaires de Paris avec sa première femme. De son côté, Scott Fitzgerald est déjà célèbre et adulé.

Dès ses premières rencontres avec Hemingway, il s'attache à lui. Il écrit même à son éditeur pour lui recommander de publier son premier roman qu'il a révisé, et qui, remportera du succès dès sa sortie.

L'amitié entre les deux hommes semble improbable tant le jeune Ernest est viril, combattant, aventurier, boxeur, sportif, passionné de tauromachie, pêcheur, chasseur... alors que Scott est tout le contraire. Il est délicat et émotif, un vrai dandy. Avec Zelda, ils sont le couple en vue de la jeunesse dorée. Ils sont beaux et insouciants. Depuis la parution de Gatsby le magnifique, le couple mène une vie de bohème chic. Tous attendent le deuxième roman de Fitzgerald avec impatience, mais ce dernier écrit plutôt des articles et des nouvelles pour les magazines afin de subvenir aux besoins de Zelda et couvrir les frais de leur vie extravagante.

Fitzgerald est un homme fragile et tourmenté. Les fêtes et l'alcool semblent l'éloigner de sa vocation d'écrivain. Aux dires d'Hemingway qui n'aime pas Zelda, elle aurait été la cause qui l'aurait empêcher d'écrire ses livres. Zelda considérait que c'était plutôt Hemingway qui avait une mauvaise influence sur son mari. Ernest Hemingway boit tout autant que Fitzgerald, mais il est un travailleur acharné, et l'alcool ne semble pas affecter sa capacité d'écrire des livres.

Certains auteurs ont écrit que Zelda avait été la victime d'un mari dominateur et qu'elle aurait même écrit avec lui sans que ce dernier lui rende justice. Bref, la réputation de Scott Fitzgerald a été écorchée plus d'une fois. Ce documentaire est intéressant parce que nous découvrons les deux hommes au détour de phrases écrites à un ami (ou d'une indiscrétion à un éditeur ou à un journaliste) à un moment précis de leur vie. Cela permet de rendre un peu plus justice à Fitzgerald qui, malgré ses difficultés, n'abandonnera jamais Zelda qui a souffert de schizophrénie la seconde moitié de sa vie. Un homme sensible et désespéré.

Malgré leurs différences de personnalités, les deux hommes ont choisi une même finale : le suicide. Entre mépris et admiration, l'amitié entre ces deux écrivains avait tous les ressorts dramatiques pour réaliser un bon documentaire. Bien vu Claude Ventura.

De ces deux films, on peut tirer une même morale : le travail. Rien ne sert d'avoir le talent d'écrire si on ne travaille pas suffisamment. Comme l'écrivait souvent Hemingway à son ami : « Un écrivain doit écrire. » Il n'y pas de passe-droits. Une vie de création exige des périodes de vie en solitaire, il faut donc être capable de se soustraire, à l'occasion, aux fêtes et à la vie. 


Depuis la fin des années 1960, Claude Ventura a réalisé de nombreux documentaires et émissions pour la télévision et le cinéma. Entre 1967 et 1981, il produit et réalise des émissions sur la musique et le rock, puis le mythique Cinéma, cinémas de 1982 à 1991.

Filmographie | Hank Williams, vie et mort d'un cadillac cow-boy  (1995) ; Scott Fitzgerald, retour à Babylone (1998) ; Johnny Halliday, All Access (1995) ; Eddy Mitchell (1998) ; En quête des soeurs Papin (2000); Une femme de papier  (2003) ; Jacques Monory (2006) ; Guy Peellaert, l’art et la manière (2005) ; Les garçons de Rollin (2013).