Timbuktu

Qu'est-ce qui fait un bon film ?
Une bonne histoire.


Qu'est-ce qui fait un très bon film ? 
Une très bonne histoire.

FILM FRANCO-MAURITANIEN D’ABDERRAHMANE SISSAKO (2014), AVEC IBRAHIM AHMED, TOULOU KIKI, ABEL JAFRI. 1H 37

FILM FRANCO-MAURITANIEN D’ABDERRAHMANE SISSAKO (2014), AVEC IBRAHIM AHMED, TOULOU KIKI, ABEL JAFRI. 1H 37

Il y a des sujets si insoutenables qu'il est difficile de maintenir une certaine distance pour tisser les trames d'une histoire qui fera réfléchir intelligemment sur l'humanité et son avenir. C'est pourtant ce que réussit brillamment Abderrahmane Sissako avec son très beau film Timbuktu (Tombouctou en anglais). Personne ne peut rester indifférent devant une telle histoire. Ce film africain est une grande leçon de cinéma qui permettra — peut-être — aux jeunes qui se laissent embrigader par les djihadistes, s'ils ont la chance de le voir, de se réveiller à temps.

Dans l'histoire des civilisations, 
rien n'est plus puissant qu'une bonne histoire.

Vous vous rappelez probablement de ce fait divers atroce : Tombouctou, ville de culture à l'architecture magnifique, située dans le sud-ouest du Mali a été sous le joug des djihadistes pendant une année entière. Le 22 juillet 2012, ils tuent un couple avec enfants, non mariés religieusement, en les martyrisant. Des images — au-dessous de tout ce que l'on peut imaginer — sont diffusées sur Internet. Dans ces images seules deux têtes sortent du sol, elles sont criblées de pierres. Bien que ce fait divers ait été à l'origine du scénario, Abderrahmane Sissako en fait très peu allusion dans son film, car le réalisateur évite de tomber dans le piège. Il répète souvent cette très belle phrase :

Un homme qui crie n’est pas un ours qui danse.
— Abderrahmane Sissako
FILM FRANCO-MAURITANIEN D’ABDERRAHMANE SISSAKO (2014), AVEC IBRAHIM AHMED, TOULOU KIKI, ABEL JAFRI. 1H 37

FILM FRANCO-MAURITANIEN D’ABDERRAHMANE SISSAKO (2014), AVEC IBRAHIM AHMED, TOULOU KIKI, ABEL JAFRI. 1H 37

Voici un réalisateur qui ne joue pas du scandaleux pour nous révolter ou nous émouvoir. Il est beaucoup plus fin et subtil. Son point de vue est très convaincant et sa façon d'ironiser les djihadistes est percutante et résonne longtemps en nous. La dignité et l'intelligence des personnes ordinaires, comme la marchande de poisson par exemple, en disent long sur ce que chacun peut faire pour résister. Encore une fois, il ne s'agit pas de crier, il s'agit d'agir, de rester calme et de faire gagner le respect et la dignité. Les extrémistes religieux ont rendu la population de Tombouctou héroïque et présenté ainsi, on peut même se laisser aller à envisager une fin de leur règne barbare. Ils ne gagneront pas, nous dit le cinéaste.

Le 29 juillet 2012 à Aguelhok, une petite ville au nord du Mali, alors que plus de la moitié du pays est occupée par des hommes dont la plupart sont venus d’ailleurs s’est produit dans l’indifférence quasi totale des médias et du monde un crime innommable. Un couple d’une trentaine d’années qui a eu le bonheur de faire deux enfants a été lapidé jusqu’à la mort. Leur crime : ils n’étaient pas mariés. La scène de leur mise à mort diffusée sur internet par les commanditaires est horrible. La femme meurt au premier coup de pierre reçu, et l’homme émet un cri rauque, puis un silence. Peu de temps après, ils seront déterrés pour être enterrés plus loin. Aguelhok n’est ni Damas ni Téhéran. Alors on ne dit rien. Ce que j’écris est insupportable, je le sais. Je ne cherche aucunement à émouvoir pour promettre un film. Et, puisque maintenant je le sais, je dois raconter dans l’espoir qu’aucun enfant ne puisse apprendre plus tard que leurs parents peuvent mourir parce qu’ils s’aiment.
— Abderrahmane SISSAKO, notes présentation du film

Le réalisateur franco-mauritanien, grand humaniste engagé, esthète et poète, portait une grande responsabilité en abordant un sujet aussi sensible en ces temps obscurs. Ses armes : une compétence incontestable pour mener, avec brio, un récit filmique de la qualité des grands classiques hollywoodiens, un sens inné de la poésie, la beauté formelle des images et de la musique (le film a remporté les césars du meilleure film, meilleur réalisateur, meilleur scénario qu'il a écrit avec son épouse Kessen Tall, de la meilleure musique, Amine Bouhafa, du meilleur son, Philippe Weish et Romand Dymny, du meilleur montage, Nadia Ben Rachid et de la meilleure photographie, Solfian El Fani. 

Ce qui est saisissant, c'est cette fresque composée d'allers-retours réussis entre des scènes presque géopolitiques, situant le conflit dans son contexte général, et des scènes intimistes de la vie quotidienne qui nous font ressentir dans nos tripes l'inacceptable de la barbarie. Si l'histoire est si à-propos, c'est qu'elle demeure authentiquement africaine, culture championne de l'oralité. La grande histoire, constituée de multiples tableaux, chacun illustrant une petite histoire, rappelle comment cela se passe sur un continent où l'essentiel du savoir est transmis par des histoires qu'on se raconte oralement. La maîtrise de ce savoir-faire millénaire, jumelé aux techniques apprises en occident, permettent au réalisateur un récit d'une efficacité redoutable.

Chaque plan ruine l’entreprise de terreur des djihadistes.
— Frédéric Strauss, Télérama

Le film ouvre sur une gazelle qui s'enfuit, poursuivie par des djihadistes dans une jeep, quel symbole pour la liberté !

SYNOPSIS


« Tombouctou est réduite au silence, portes closes, ruelles désertes. Plus de musique, plus de football, ni de cigarette. Fini les couleurs vives et les rires, les femmes ne sont plus que des ombres. Des extrémistes religieux sèment la terreur. Loin du chaos, sur les dunes, Kidane mène une vie paisible avec sa femme, sa fille et Issan son petit berger. Sa quiétude sera de courte durée. En tuant accidentellement Amadou le pêcheur qui s’en est pris à sa vache préférée, Kidane doit faire face à la loi des occupants qui prennent en otage un islam ouvert et tolérant. Face à l’humiliation et aux sévices perpétrés par ces hommes aux multiples facettes, « Timbuktu » raconte le combat silencieux et digne de femmes et d’hommes, l’avenir incertain des enfants et la course pour la vie… »

Voyez ce film et faites le connaître... il porte, en lui, la vraie force du combat. C'est la victoire de l'érudition et de la logique contre la bêtise des incultes. Bravo à tous les artisans de cette œuvre audacieuse et courageuse, et particulièrement à Abderrahman Sissako et à son épouse qui ont su, malgré l'horreur, trouver les mots pour écrire un scénario d'une grande beauté poétique.

Timbuktu [Blu-ray]
Starring Ibrahim Ahmed dit Pino, Toulou Kiki, Abel Jafri
Timbuktu
Starring Ibrahim Ahmed dit Pino, Toulou Kiki, Abel Jafri
Timbuktu
Starring Ibrahim Ahmed dit Pino, Toulou Kiki, Abel Jafri, Fatoumata Diawara, Hichem Yacoubi

Abderrahmane Sissako a tout du bon conteur. Nourri par ses origines et son parcours atypiques, il réunit toutes les qualités du cinéaste qui sait conjuguer rigueur, poésie et humanité. Mauritanien, il a vécu au Mali, a étudié le cinéma à Moscou et s'est installé en France au début des années 1990. Son film Octobre a reçu le Prix du meilleur court métrage en 1990 lors du 4e Festival du cinéma africain de Milan et son film La vie sur terre, le Prix du meilleur long métrage lors de la 9e édition de  même festival. 

FILMOGRAPHIE : 1989 LE JEU (court-métrage) 1993 OCTOBRE (court-métrage) 1995 LE CHAMEAU ET LES BÂTONS FLOTTANTS (court-métrage) 1996 SABRIYA (court-métrage) 1997 ROSTOV-LUANDA (documentaire) 1998 LA VIE SUR TERRE (long-métrage) 2002 HEREMAKONO (En attendant le bonheur) (long-métrage) 2006 BAMAKO (long-métrage) 2007 LE RÊVE DE TIYA / 8 (court-métrage) 2008 N’DIMAGU «LA DIGNITÉ» (court-métrage) 2010 JE VOUS SOUHAITE LA PLUIE (court-métrage).