HYBRID BODIES

La synchronicité s'invite-t-elle souvent dans vos vies ? Pour ma part, le dernier exemple en date s'est déroulé au mois de février. Avant de quitter Rennes, mes étudiants d'une école de commerce, niveau MBA, avaient choisi comme projet social de sensibiliser le public au don d'organes. Cet événement m'a fait beaucoup réfléchir aux donneurs qui posent ce geste — somme toute anodin — faisant pourtant une différence énorme pour celui dont la vie est sauvée.

Quelques jours plus tard, j'arrive à Montréal pour retrouver d'autres étudiants, niveau doctorat cette fois, de l'École Polytechnique. Un tout autre cours dans un tout autre contexte. Pour ce séminaire de créativité, j'avais prévu un parcours reliant l'art et la science. En partenariat avec le Centre Phi, j'avais mis au programme la visite de l'exposition Hybrid Bodies. Sans aucune préméditation de ma part, je retrouvais, par pur hasard, le même thème, à savoir le don d'organes. Sauf que cette fois, la réflexion concernait le receveur et il s'agissait d'un organe spécifique : le cœur.

L'expérience a été passionnante, car peu d’organes ont une charge émotionnelle aussi forte que le cœur. Perçu comme le socle de l’identité humaine et le symbole archétypal de l’amour, il s’est vu attribuer des propriétés allant bien au-delà de ses fonctions anatomiques. Depuis la première greffe de cœur en 1967, les aspects techniques de l’opération ont été analysés sous tous leurs angles, mais qu'en est-il des impacts psychologiques ?

Bien que des recherches importantes aient été menées sur les aspects biomédicaux de la greffe, peu de chercheurs s'étaient intéressés, de manière explicite, aux expériences culturelles et impressions intimes vécues par les receveurs d’organes à la suite d'une greffe. 

C'est le sujet de l'exposition HYBRID BODIES à voir jusqu'au 15 mars au Centre Phi à Montréal.

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En 2010, les scientifiques Heather Ross, Susan Abbey, Enza De Luca, Oliver E. Mauthner, Patricia McKeever, Magrit Shildrick et Jennifer Poole ont publié un essai révolutionnaire et controversé intitulé « What they say versus what we see: ‘hidden’ distress and impaired quality of life in heart transplant récipients » dans le Journal of Heart and Lung Transplantation. Cette équipe de recherche transdisciplinaire, le PITH (Process of Incorporating a Transplanted Heart), a été le fer de lance d’une investigation sur les effets émotionnels et psychologiques, peu étudiés, de la greffe cardiaque.
 
Pour sensibiliser le public à cette situation, l’équipe a invité quatre artistes – Ingrid Bachmann, Andrew Carnie, Catherine Richards et Alexa Wright – à puiser dans les données de recherche du PITH dans le but de créer des œuvres explorant ces phénomènes complexes gravitant autour du cœur : intercorporéité, communauté, mythologie et symbolisme.
 
L'exposition Hybrid Bodies en est le résultat. Les œuvres mettent en scène des expériences et des points de vue de receveurs d’organes suscitant la réflexion autour de notions telles que l’incarnation et l’identité.

L'échange qui a suivi avec les doctorants de l'École Polytechnique a été tout aussi passionnant. Il est frappant de constater que la réception de cet organe n'a pas toujours le même effet pour un homme et une femme. L'homme apprécie, bien sûr, ce cadeau incroyable, mais semble le percevoir davantage comme un organe presque comme les autres. En d'autres mots, une pompe assurant son rôle biologique qui permet de survivre, mais aussi de retrouver des forces et de l'énergie. La femme, pour sa part, semble lui accorder d'autres qualités allant bien au-delà de la biologie. Au point même, où certaines patientes disaient aimer différemment. Certaines ont même développé un rituel pour s'habituer à ce nouveau cœur, allant même jusqu'à des ruptures amoureuses. La médiatrice nous a expliqué que tous les interviews ont été filmées, car il arrive souvent que le patient ait un langage corporel qui contredit son langage verbal.

C'est une exposition très réussie, car elle nous permet de nous immiscer dans l'intimité du receveur et de nous approcher au plus près de l'expérience émotionnelle et biologique. À voir sans faute si vous passez par Montréal avant le 15 mars 2014.
 
ARTISTES
Alexa Wright est une praticienne en arts visuels qui incorpore la photographie, la vidéo, le son et les médias numériques interactifs. Elle travaille à la fois dans les domaines de l’art et de la science depuis plus de dix ans. Pour la plupart de ses projets, elle fait appel à des collaborations avec des scientifiques de la médecine et/ou des gens avec maladies ou handicaps, et elle explore des sujets liés à l’identité humaine et à ses limites. Dans son travail, elle cherche également à faire prendre conscience au public des conditions auxquelles l’œuvre renvoie. A View From Inside, son plus récent projet photographique, a pour sujet l’expérience de la maladie mentale.
 
Polymorphe et multidisciplinaire, le travail d’Ingrid Bachmann à recours à une variété de matériaux et de techniques. L’artiste se sert souvent de sites existants ou d’objets trouvés ou abandonnés, de même que de différentes formes de vie comme les humains, les bernard-l’ermite et les plaques tectoniques. Elle voit son travail d’artiste un peu comme celui d’une sourcière : elle cherche des choses improbables sinon impossibles qu’on ne voit pas, mais qui sont présentes autour de nous. Elle travaille souvent avec la technologie, s'intéressant au concept d’une technologie tendre, voire pathétique, dont les fins ne sont pas nécessairement productives dans le sens usuel du terme telle, par exemple, la magie utilisée dans les cirques ambulants.
 
Andrew Carnie est un artiste et un universitaire dont la pratique artistique comporte souvent une interaction avec des scientifiques de différents champs durant les premières étapes de développement d’une œuvre. Certaines de ses autres œuvres s’imposent d’elles-mêmes à partir d’idées pertinentes en dehors du monde scientifique. Souvent inscrites dans le temps par leur nature même et comportant la projection de diapositives 35 mm, avec utilisation de systèmes d’enchaînement en fondu, ou la projection vidéo sur des configurations complexes d’écrans, les images se chevauchent, apparaissent et disparaissent sur des écrans suspendus. 
 
Dans sa pratique en arts visuels, Catherine Richards fait appel aux anciennes et nouvelles technologies. Elle sollicite fréquemment la collaboration de scientifiques, et elle a obtenu la bourse d’Artiste en résidence et recherche (ARTRE) du Conseil national de recherches Canada, 2002-2005. Ses œuvres ont également été soutenues par la Fondation Daniel Langlois pour l’art, la science et la technologie, à Montréal.

Le Centre  PHI est un centre où l’art peut s’exprimer sous toutes ses formes. Sa fondatrice, Phoebe Greenberg, s'est donné pour mission d’offrir au public l’excellence dans le domaine des arts. Elle est aussi à la tête de Phi-Musique, Phi-Films et Phi- Création.