Ce que les ruines inspirent aux artistes...

par Sylvie Gendreau

Les plus belles surprises sont souvent les plus inattendues. Comme le dit si bien l’artiste belge Robin Vanbesien : « Tout n’est que conception, fondée sur l’expérience d’un moment. »

La découverte des Cahiers de l’imaginaire en novembre est le projet de résidences d’artistes et d’expositions d'Hôtel Charleroi qui fait souffler un vent de fraîcheur, de liberté et d’indépendance au point de redonner vie aux ruines et qui sait… peut-êre espoir aux citoyens.

À l’occasion de leur Winter School 2014, La force du changement, qui s’est déroulée du 14 au 16 novembre 2014 à Charleroi, une des œuvres qui a retenu notre attention est Le cours normal des choses de Maria Giovanna Drago (Milan) et de Sophie Thun (Vienne).

Photo : Antoine Turillon Les deux artistes en art visuel : Sophie Thun et Maria Giovanna Drago installent leur œuvre sonore.

Photo : Antoine Turillon
Les deux artistes en art visuel : Sophie Thun et Maria Giovanna Drago installent leur œuvre sonore.

Le cours normal des choses est une pièce sonore qui se réfère à un extrait du film «Network» (Sidney Lumet, 1976). La différence de vitesses et de tons des 10 enregistrements qui se chevauchent et se répètent donne un sens nouveau dans la situation présente en y ajoutant un effet ironique selon l’auditeur. La pièce sonore est créée dans le système stéréo de sorte que deux voix différentes s’expriment simultanément pour atteindre le spectateur dans une perspective / position différente qui procure, une fois réunies, un effet déstabilisant. Les deux transducteurs transforment les vitrines de verre du Passage de la Bourse en haut-parleurs et restitue le site de construction derrière le mur comme s’il s’agissait d’une photographie ou d’une vidéo projetée sur écran.

Photo : gracieuseté des artistes Maria Giovanna Drago et sophie thon.

Photo : gracieuseté des artistes Maria Giovanna Drago et sophie thon.

Photo : gracieuseté des artistes maria giiovanna drago et sophie thon. 

Photo : gracieuseté des artistes maria giiovanna drago et sophie thon. 

Jusqu'alors la fenêtre était recouverte d'un papier qui bloquait la vue du chantier aux passants. Les deux jeunes artistes, Lisa Egia et son compagnon, ont eu l'idée de retirer ce papier. Dès lors la vitrine donne accès à une vue directe et imprenable sur le chantier. Ce cadrage défini par la virine met en scène le chantier. L'effet est saisissant tant il crée l'illusion d'une photo (si aucunes actions s'y déroulent) ou d'une vidéo (s'il y a du mouvement).

L'œuvre visuelle offre un décor idéal à l'œuvre sonore qu'elle a inspirée. La superposition des deux installations, témoignant de l'intelligence collective des quatre artistes, nourrit une pensée réflexive sur la ville et ses citoyens qui choisissent d'être passifs ou d'être actifs. In fine, le résultat stimule un nouvelle manière —plus consciente— d'analyser le passé et d'imaginer le futur. Une nouvelle manière de regarder l'avenir du point de vue du citoyen.

Etienne grandchamps

Etienne grandchamps

À la fin de l'événement, l'œuvre est devenue le théâtre d'une perfomance improvisée. Le libraire Étienne Grandchamps, assis dans son kayak, portant son casque, simulait un désir de chute dans le vide, dans le trou noir béant du chantier. Son acte spontané illustre l'impuissance ressentie du citoyen qui ne trouve plus la force ni de résister ni de combattre, dépassé par les événements d'une société capitaliste qui finit par tout broyer sur son passage : les citoyens et la nature.

Photo : sophie thun

Photo : sophie thun

Le citoyen entre dans l'œuvre. Il prolonge ainsi la pensée des artistes et ajoute à l'expérience collective. Cette conversation muette et gestuelle qui s'établit entre les uns et les autres crée un nouveau sens, plus prometteur encore, pour co-construire un avenir où chacun s'appropie une partie de l'action pour transformer le cours des choses.

Par cette installation dans le passage de la bourse, cette vitrine sur le chantier d'un futur centre commercial et de la chorégraphie collective que les deux œuvres ont suscitée, on se surprend à rêver. Un pouvoir citoyen pourrait émerger. Une première idée qui en inspire une autre qui à son tour en inspire encore une autre pour libérer la pensée et l'action collectives vers une nouvelle démocratie plus évoluée.... la pratique de l'utopie n'est-elle pas encore le meilleur remède à la mélancolie ?

Dans leurs réflexions, les artistes d'Hôtel Charleroi  ont voulu montrer en choisissant les zones industrielles abandonnées, la force de la nature qui sait reprendre ses droits dès qu'on la laisse faire. À Charleroi, les terrils en sont la plus belle expression. Deux passionnés carolos, Micheline Dufert et Francine Pourcel tiennent un blog sur le sujet. Ils ont organisé des promenades pendant la Winter School 2014 à Charleroi et présenté leur projet pour améliorer le passage d'un terril à l'autre quand il s'interrompt brutalement. La façon de regarder, la poésie et la promenade... des ingrédients essentiels pour mieux relier les choses entre elles.