SOUNDBREAKER

La photographie y est sublime, sensible. Kimmo Koskela, le réalisateur, est bien connu des milieux undergrounds de l'art contemporain à Helsinki. Il a collaboré avec les artistes en art visuel Eija-Liisa Ahtila et Salla Tykkä. Depuis le début des années 80, l'artiste explore les arts numériques, la photographie, la vidéo et le cinéma. Il vient de consacrer sept ans de sa vie à un musicien qui, avec son accordéon, sa voix et son génie créatif, invente un nouveau son et des performances artistiques qui envoûtent.

Tous les deux sont finlandais. Ils ont en commun un  prénom, Kimmo, et une créativité sans limites. Leur complicité a donné un film sur l'art et une belle leçon de création. L'expérience est troublante. Le virtuose Kimmo Pohjonen fait corps avec la nature. Tout lui parle. Il plonge dans les eaux froides, marche sur la glace comme d'autres sur le sable chaud, écoute le vent comme un maître de musique et se laisse inspirer par la lumière des cieux nordiques.

Cette communion avec la nature se retrouve dans ses compositions musicales et ses performances. Il ouvre des pans entièrement nouveaux de la création contemporaine. Kimmo Pohjonen ne fait pas seulement corps avec la nature, il fait aussi corps avec son instrument qu'il fait évoluer avec lui. Il pousse toujours plus loin les frontières que ce soit dans la musique classique, folk, rock ou expérimentale. Son esprit inventif ne s'arrête jamais.

Les sonorités qu'ils créent ont peu de choses à voir avec les sonorités traditionnelles que nous associons habituellement à l'accordéon. Virtuose, il connaît l'instrument comme personne. Il en joue depuis l'âge de 11 ans.

Dans sa famille, tous les hommes jouaient de l'accordéon. Le chemin était donc tout tracé. Jeune, il apprend en jouant avec un « pelimannipiiri », un cercle d'accordéonistes dont son père fait partie. Il s'applique pour ne pas le décevoir. Kimmo grandit en jouant avec eux dans divers événements. L'accordéon est son passe-temps. À 16 ans, il souhaite devenir un accordéoniste « sérieux ». Il entre au conservatoire pour apprendre à jouer de la musique classique. Il a du talent, mais il n'aime ni l'instrument ni sa sonorité dans les normes qui lui sont imposées. Dans la vingtaine, il a dû mal à s'identifier à cet instrument perçu comme ringard par la plupart des gens. Plus d'une fois, il pense abandonner jusqu'au moment où il trouve sa façon bien à lui d'en jouer.

Avant de trouver sa voie, il lui aura fallu plusieurs années de recherche. À 20 ans, il entre à l'Académie Sibelius à Helsinki. Il y découvre un tout nouveau folklore, les musiques du monde et la musique électronique. Tout un univers s'ouvre et le prépare au métissage de ses futures créations. Il part en Tanzanie pour apprendre, avec un musicien exceptionnel, le mbira, le plus ancien instrument du continent africain. Un autre moment fort  est  sa rencontre avec le fabuleux musicien argentin, Astor Piazzola. Il est subjugué par l'homme et par l'œuvre.

C'est à 32 ans que le déclic se produit pour Kimmo Pohjonen. Il raconte, dans le film, avec beaucoup d'émotion ce qu'il a ressenti lorsqu'il a mis des microphones dans son accordéon... et a entendu un son comme jamais il n'en avait entendu auparavant. À partir de ce jour-là, commence pour lui une aventure créative hors du commun qui se poursuit toujours aujourd'hui.

C'est cette histoire fascinante de création que raconte Soundbreaker. Le chemin d'un artiste libre qui ose pousser ses limites et celle de son instrument, qui ne suit ni les modes, ni les tendances. Pour lui, chaque musicien peut composer sa propre musique. C'est ce que les professeurs devraient  encourager. « Chacun doit pouvoir improviser, inventer. » Apprendre à écouter ses intuitions... Il ne faut surtout pas se laisser enfermer dans les cadres.

Dans ses nombreux projets, il intègre autant les sons des machines agricoles, des animaux, des lutteurs japonais... l'expérimentation ne cesse jamais. Dans le film, Kimmo Pohjonen confie qu'une des rencontres déterminantes de sa vie a été celle avec l'excellent musicien de Tanzanie, Hukwe Zawose. Un événement surnaturel s'est produit au milieu de la jungle où il a échangé, toute une nuit, en Swahili, langue dont il ne connaissait que quelques mots. « À mon retour en Finlande, je n'étais plus un accordéoniste, j'étais un musicien. »

Seul un artiste pouvait réaliser ce film qui donne envie de créer, d'inventer, d'improviser... ce film qui nous fait entrer dans l'intimité de celui qui se met en état de recevoir. Seul un artiste pouvait montrer à quel point l'aléatoire, la nature, les rencontres ouvrent les chemins de la création à celui qui souhaite entendre. Encourager les jeunes à trouver leur propre voix est le grand message de ce film.

La résonnance entre la trame sonore et les photographies du film nous habite longtemps après la fin de la projection. Un film qui a — comme les performances artistiques du musicien — une puissance chamanique et ancestrale qui nous pousse vers des univers contemporains où tout semble pouvoir être réinventé. Un délicieux paradoxe offert par deux artistes qui font désormais partie du cercle des Cahiers de l'imaginaire, nos deux premiers artistes finlandais. On vous en reparle... car ils font partie de ceux qui  aideront à faire émerger le meilleur du futur.