ROAD MOVIE

Mark Kidel signe un portrait de John Adams où les images de Jon Else et les extraits musicaux du plus grand compositeur contemporain des États-Unis s’accordent à la perfection. Dès les premières minutes, on est hypnotisé par les paysages à perte de vue. Les plans de caméra donnent l’illusion de faire corps avec cette nature exceptionnelle et cette musique qui nous habite jusqu’au plus profond de notre être. On traverse les États-Unis, filant sur de longues autoroutes. Les images des paysages américains coupent le souffle : forêts enneigées, immenses lacs, déserts, plaines, océan pacifique, falaises, montagnes… associées à la musique du compositeur, on est sur la route, happé par ce road movie jusqu’à la fin du voyage.

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Compositeur vivant le plus joué au monde, John Adams ne pensait pas, au moment des diktats de la beat generation, qu’il composerait des symphonies pour choeurs et orchestres. L’avant-garde exigeait de la nouveauté et rejetait tout ce qui avait été composé jusque-là. Lui aussi s’intéressait à la musique électronique et pensait qu’il suivrait les traces de John Cage, inventant des instruments à partir d’objets hétéroclites du quotidien.

Mais John Adams est aussi un grand admirateur de Beethoven, son compositeur préféré. Il étudie ses pièces avec passion et les décompose en morceaux pour voir comment on pourrait les composer autrement. La musique minimaliste l’intéresse : Steve Reich, Boulez, Philip Glass… sauf que, pour lui, la musique contemporaine sans pulsation ni tonalité manque de cohésion et c’est ce qui la rend si difficile pour les non initiés.

Le génie de John Adams, c’est qu’il réconcilie ce qui semble, à première vue, irréconciliable. Il compose des opéras inspirés de la politique contemporaine, des oratorios magnifiques, des œuvres orchestrales qui réinterprètent les mythes fondateurs spirituels de l’occident. Il réussit presque l’impossible en alliant l’émotion brute du jazz, les répétitions hypnotiques du minimalisme, les représentations tonales des avant-gardes tout en rendant hommage aux chefs-d’œuvre du passé. Il avance vers l’inconnu et la création, mais il convie Beethoven, Sybellius, Debussy, Wargner…

Comme un chemin tracé d’avance…
La musique l’accompagne depuis son plus jeune âge. Enfant, il emprunte les baguettes à tricoter de sa mère pour diriger les pièces qu’il fait jouer sur le tourne-disque. À dix ans, il compose sa première pièce musicale. À 13 ans, il est le seul enfant à jouer dans l’Orchestre du New Hampshire. Chaque semaine, l’orchestre donne un concert classique dans un asile psychiatrique. Cette expérience le marquera à jamais sur la puissance de la musique. À la maison, on parle musique, on en écoute et on en joue. Ses parents, musiciens amateurs, se passionnent pour le jazz. Sa mère chante, son père joue du saxophone et lui apprend la clarinette. Son grand-père a une salle de bal où défilent des groupes de jazz, autre expérience fondatrice qui lui fait réaliser le pouvoir émotionnel de la musique. Lorsqu’il étudie au Harvard College, il assiste régulièrement aux concerts de l’Orchestre symphonique de Boston. C’est toute cette tradition intellectuelle et artistique de la Nouvelle-Angleterre qui l’a aidé à devenir le compositeur et le penseur qu’il est aujourd’hui.

Ses années universitaires se déroulent pendant la guerre au Vietnam, de 1965 à 1971, dans un monde turbulent et traumatisant pour les Américains. Mais la période est aussi extatique… le rock, la guitare électrique, Hendrix, Dylan, the Suprem… À 22 ans, lorsqu’il part en voiture pour traverser les États-Unis, avec sa première épouse, On the road de Jack Kerouak, publié en 1957, connait le succès que l’on sait… la plupart des jeunes rêvent de prendre la route sans destinations précises. John Adams part, pensant qu’il reviendra poursuivre une carrière de professeur dans le Massachusetts.

La Californie lui réserve une surprise. Berkeley est alors la place où il faut être. La force de l’océan Pacifique, les falaises abruptes le saisissent et lui font toucher à une force supérieure et mystérieuse. Ce lieu, il ne le quittera plus.  John Adams poursuit des études supérieures au Conservatoire de San Francisco où on lui demande d’enseigner. Il confie, en souriant, qu’il enseigne ce qu’il ne sait pas encore. Il apprend en préparant ses cours. À cette époque, il s’intéresse surtout à la musique électronique et aux nouvelles technologies, il expérimente en donnant des concerts d’avant-garde et se passionne pour le bouddhisme. Il est à mille lieues d’imaginer qu’il composera une pièce pour l’Orchestre symphonique de San Francisco. En acceptant cette première commande, il surprend, voire déçoit, les adeptes d’un modernisme académique qui rejette systématiquement tout repère ancien.

Même s’il ajoute une composante symphonique nécessitant parfois une orchestration, avec sa pièce Phrygian Gatesen 1977, John Adams s’inscrit dans le courant minimaliste. Mais dès 1978, il s’en éloigne avec Shaker Loops où il établit clairement son style orchestral. À ce moment-là, il est déjà considéré comme un compositeur important. Mais c’est en 1987 qu’il devient connu du grand public avec sa première collaboration avec le metteur en scène Peter Sellars pour l’opéra Nixon in China. Toujours avec la poétesse et librettiste, Alice Goodman, il compose, en 1991, The Death of Klinghoffer. Depuis les deux dernières décennies, ces deux opéras sont parmi les plus jouées dans le monde. Il en a composé d’autres avec Peter Sellars dont Doctor Atomic (2005) et le tout récent, The Gospel According to the Other Mary . Il a aussi composé, On the Transmigration of Souls, une commande du New York Philharmonic et du Lincoln Center pour rendre hommage aux victimes du 11 septembre 2001. Une œuvre intimiste malgré les 200 personnes sur scène (orchestre, chœur, chœur enfants). Le genre d’exploit que cet homme introverti qui apprécie la solitude, mais qui compose des œuvres extraverties, réussit comme nul autre. John Adams, par ces contrastes, exprime la profonde humanité en chacun dans un monde chaotique et complexe.

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La création est souvent un jeu de décomposition et de recomposition. Un jeu de bricolage où des échecs peuvent être transformés en réussites. Bref, un très beau documentaire produit par Marie Balducchi pour  ARTE et réalisé par Mark Kidel, le cofondateur avec Peter Gabriel du Festival des musiques du monde WOMAD.

Filmographie: Something Rich and Strange: Iannis Xenakis (1990), 10e FIFA ; Boy George (1993), 13e FIFA ; Balthus The Painter (1996) ; Alfred Brendel: Man & Mask (2000), 20e FIFA ; Ravi Shankar: Between Two Worlds (2001) ; Bill Viola: The Eye of the Heart (2003), 22e FIFA ; Journey with Peter Sellars (2007) ; Colouring Light: Brian Clarke — An Artist Apart (2011), primé au 30e FIFA.

Pour en savoir plus sur la filmographie de Mark Kidel