MATHÉMATIQUES, un dépaysement soudain

Pour ceux qui aiment l'univers et les mystères, les concepts et la poésie, Hervé Chandès a eu la brillante idée d'ouvrir les portes de la Fondation Cartier pour l'art contemporain à des mathématiciens et d'inviter, pour les accueillir, des artistes ayant déjà exposé dans la maison de verre boulevard Raspail.

La Salle des quatre mystères Vue de l’exposition Mathématiques, un dépaysement soudain, Fondation Cartier pour l’art contemporain, Paris. Photo Olivier Ouadah

La Salle des quatre mystères

Vue de l’exposition Mathématiques, un dépaysement soudain, Fondation Cartier pour l’art contemporain, Paris.
Photo Olivier Ouadah

Ensemble, ils ont imaginé un fabuleux voyage dans l'abstraction mathématique. Une traversée des mystères qui fera vibrer tous ceux qui aiment s'immiscer dans la tête des découvreurs, des chasseurs de connaissance... sans nécessairement tout saisir, tout déchiffrer. Il faut y entrer avec tous ses sens en éveil.

Le plaisir est voluptueux...  il faut  du temps devant soi, ne pas être pressé pour se laisser envahir par la Beauté et l'Émotion que procure la connaissance transmise avec tant de poésie ou comme le dit joliment, à la manière de Nietzsche, le commissaire artistique de l'exposition, l'astrophysicien et écrivain Michel Cassé :

« Il faut avoir le chaos en soi » pour accueillir les mystères.

L' exposition collective a été élaborée en collaboration avec l'Institut des hautes études scientifiques comme une destination « dépaysante » à atteindre, inspirée de la formule du mathématicien Alexandre Grothendieck, un dépaysement soudain.   

« Qu'ai je fait d'autre dans mon passé de mathématicien, si ce n'est ‹ rêver › jusqu'au bout, jusqu'à leur manifestation la plus manifeste, la plus solide, irrécusable, des lambeaux de rêve se détachant un à un d'un lourd et dense tissu de brumes ? »
      Alexandre Grothendie

Huit maîtres d'œuvre issus de différents champs des mathématiques —

Sir Michael Atiyah, Jean-Pierre Bourguignon, Alain Connes, Nicole El. Karoui, Misha Gromov, Giancarlo Lucchini, Cédric Villani et Don Zagier.

Neuf artistes — Jean-Michel Alberola, Raymond Depardon et Claudine Nougaret, Takeshi Kitano, David Lynch, Beatriz Milhazes, Patti Smith, Hiroshi Sugimoto et Tadanori Yokoo.   

David Lynch a organisé et scénographié le rez-de-chaussée et composé la bande-son Mathematics Tripscape pour ces espaces.

La Bibiothèque des quatre mystères  Mathématiques, un dépaysement soudain,  Fondation Cartier pour l’art contemporain, Paris.  Photo Olivier Ouadah

La Bibiothèque des quatre mystères
 Mathématiques, un dépaysement soudain,
 
Fondation Cartier pour l’art contemporain, Paris. 
Photo Olivier Ouadah

D'entrée de jeu, on s'engouffre dans le Zéro du réalisateur américain mis en musique par Patty Smith, théâtre de la bibliothèque des mystères de Grisha Gromov. D'Archimède à Poincarré, de Descartes à Einstein, défile les livres des amis du passé qui ont permis aux connaissances d'arriver jusqu'à nous.

On s'installe au sol ou sur de gros fauteuils proustiens, on lève les yeux au ciel, sur la coupole, défilent du plus petit objet que l'on puisse concevoir, la perle de Planck jusqu'au plus grand, l'univers observable.

La Bibliothèque des mystères Fondation Cartier pour l’art contemporain, Paris.  Photo Olivier Ouadah  
La Bibliothèque des mystères
Fondation Cartier pour l’art contemporain, Paris. 
Photo Olivier Ouadah

 

Les effets sonores de Patty Smith associés aux images de David Lynch créent une cinétique hypnotique envoûtante. La bibliothèque — temple du mathématicien — est le lieu sacré de l'exposition.

Après cette première ivresse, on pénètre dans la salle des quatre mystères du monde selon Grisha Gromov :

La nature des lois de la physique, le mystère de la vie, le rôle du cerveau et le mystère de la structure reliée aux trois premiers, les mathématiques.

David Lynch, Universe coming from Zero, 2011         Extrait du film d’animation de David Lynch, Universe coming from Zero © David Lynch Fondation Cartier pour l’art contemporain, Paris  
David Lynch, Universe coming from Zero, 2011
        Extrait du film d’animation de David Lynch, Universe coming from Zero © David Lynch
Fondation Cartier pour l’art contemporain, Paris

 

Dans cet espace, Takushi Kitano et Beatriz Milhazes animent un mur d'images et d'équations qui donnent à voir la contribution importante des mathématiques à la recherche scientifique.

On suit l'équation comme un road movie. Notre paysage intérieur s'éclaire. On fait des liens à haute vitesse. Tout se relie. Dans ce monde dense et intense de la pensée, tout est mathématique, tout s'explique par une équation... qu'on l'ait découverte ou qu'on la cherche encore.

On peut suivre une expérience de la science contemporaine... la cartographie de l'univers primordial enregistrée par le satellite Planck de l'ESA, dont les données sont analysées par les astronomes européens.

Ergo-Robots : curiosité artificielle et langage Mathématiques, un dépaysement soudain  Fondation Cartier pour l’art contemporain, Paris.  Photo Olivier Ouadah  
Ergo-Robots : curiosité artificielle et langage
Mathématiques, un dépaysement soudain
 
Fondation Cartier pour l’art contemporain, Paris. 
Photo Olivier Ouadah

 

Au creux d'un œuf à peine ouvert, on découvre d'émouvants petits robots. Au-delà de leurs capacités innées, ils sont équipés de mécanismes permettant de découvrir des savoir-faire nouveaux et d'inventer leur propre langue. Dotés de curiosité artificielle, ils explorent les objets autour d'eux et l'effet que leurs vocalisations produisent sur les humains.

L'expérience scientifique menée par Pierre Yves Oudeyer  et ses collaborateurs à l'INRIA et à l'Université de Bordeaux mise en scène par David Lynch est le moment le plus touchant du parcours. Leur présence active dans l'exposition permettra aux chercheurs de franchir un nouveau pas dans leurs recherches révolutionnaires.

Ludique, l'exposition permet aussi de jouer. Le cinéaste Takeshi Kitano propose aux visiteurs d'inventer, en respectant quelques règles simples, des équations
sur un écran tactile. La réponse doit être 2011.

Au sous-sol, l'artiste Jean-Michel Alberola a réalisé avec la collaboration de Giancarlo Lucchini une fresque murale composée d'une sélection subjective des écrits du savant Henri Poincaré, mathématicien, physicien et philosophe français, considéré comme l'un des derniers grands savants universels, capable de diriger des réflexions vers des domaines très divers de la science.

Hiroshi Sugimoto, Conceptual Form 011, 2008 Fondation Cartier pour l’art contemporain, Paris.           Photo Olivier Ouadah

Hiroshi Sugimoto, Conceptual Form 011, 2008
Fondation Cartier pour l’art contemporain, Paris.
          Photo Olivier Ouadah

Dans l'exposition Étant donné : Le Grand Verre, présentée en 2004 à la Fondation Cartier, Hiroshi Sugimoto a exposé des photographies d'objets représentant des fonctions mathématiques. Parmi eux, une sculpture en plâtre d'une vingtaine de centimètres de hauteur. Cette pseudo-sphère obtenue par la rotation d'une courbe, composée de deux lignes disjointes qui montent en se rapprochant sans cesse, sans jamais se rencontrer, les deux points ne peuvent que se toucher en un seul point situé « à l'infini ». Pour son œuvre Surface de révolution à courbure négative, grâce à l'avancée de la robotique, l'artiste a pu reproduire ce modèle en aluminium, la surface a une hauteur de trois mètres et la pointe n'a que deux millimètres de diamètre.

Mille choses encore à voir et à entendre... dont les propos enflammés de mathématiciens virtuoses qui partagent la joie qu'ils ressentent au contact d'un problème mathématique ou d'une belle équation, filmés en gros plans noir et blanc par Raymond Depardon et Claudine Nougaret. On ne se lasse pas de les écouter.

Avec des passeurs poétiques aussi passionnés, cette exposition avait tout pour donner le goût des mathématiques à tous.